Transportés du Languedoc
1851

Michel Berger


En 1850, de Perpignan à Toulon, deux partis sont en présence, légitimiste et clérical d'une part, républicain et révolutionnaire d'autre part. La révolution de 1848 a réveillé les vieilles haines, le fanatisme religieux envenime les luttes politiques.

La société secrète des Montagnards couvre tout le Midi. Elle s'est organisé clandestinement dès 1850 pour faire face à un coup d'État, en se dissimulant sous la forme d'associations de secours mutuel. Les affidés sont reçus au cours d'un cérémonial emprunté aux anciennes sociétés secrètes et jurent de défendre la République par les armes. Le nombre de 15 000 affidés, sans doute exagéré, montre l'importance du mouvement dans l'Hérault. Il signifie aussi que l'autorité peut y entretenir des agents dans toutes les villes importantes.

Résistance et affrontements

Le 2 décembre 1851, le président Louis Napoléon Bonaparte dissout l'Assemblée nationale, rétablit le suffrage universel et décrète l'état de siège dans la région parisienne. Il fait arrêter les députés républicains et royalistes qui protestent.

Le 3 décembre, le télégraphe porte en province la nouvelle des événements de Paris. Ils ne prennent pas les républicains au dépourvu et ceux-ci organisent aussitôt la résistance. Celle-ci sera particulièrement opiniâtre dans les départements occitans et l'Hérault est l'un de ceux où elle se manifeste avec le plus de force, essentiellement dans le Biterrois et le Saint-Ponçais. Dès le 3 décembre, en effet, 200 arrestations préventives sont effectuées à Montpellier. La ville et la moitié est du département resteront calmes. A l'ouest, en revanche, la levée populaire est puissante et se traduit par des rassemblements et affrontements armés :

- à Béziers, le chef des Montagnards décide de résister et envoie des émissaires dans tout le Biterrois. Le 4 décembre, à 6 heures du matin, 4 000 hommes sont rassemblés, habitants de la ville, paysans et ouvriers de la campagne. Une délégation somme, sans succès, le préfet de démissionner. Le lendemain, une colonne d'insurgés marche sur la sous-préfecture. La troupe ouvre le feu. Le nombre des victimes civiles et militaires s'élève à 70, dont une dizaine de morts ;

- à Pézenas, agitation, brutalités, assassinat d'un propriétaire ;

- à Capestang. plusieurs gendarmes sont blessés, le curé est assassiné ; les républicains tiennent la ville jusqu'au 10 décembre ;

- à Bédarieux, la gendarmerie est attaquée et incendiée, 3 gendarmes, plusieurs civils sont tués.

Le 5 décembre, l'état de siège est proclamé dans l'Hérault. "Tout individu pris construisant ou défendant une barricade ou des armes à la main sera fusillé sur le champ." L'ouverture du feu est autorisée sur les fuyards.

Le 10 décembre, une colonne mobile rétablit la légalité à Bédarieux et à Capestang. Des arrestations massives sont opérées. Avec 3 023 arrestations, l'Hérault est, après la Seine et le Var, le département où elles sont le plus nombreuses.

Tri et condamnation des insurgés

Le gouvernement institue immédiatement des com missions militaires à Montpellier et Béziers pour faire le tri des insurgés, informer et statuer en distinguant :

1ère catégorie : cas graves, individus ã traduire devant un conseil de guerre pour avoir pris une pan active à l'insurrection,
2e catégorie : tous les autres cas, classés entre les plus coupables (1ère classe) et les moins coupables (2e classe),

Les travaux des commissions militaires sont transmis à la commission mixte supérieure de l'Hérault où siègent le général commandant la division, le préfet et le procureur.

Si la répression est sans indulgence, elle est rapidement tempérée par le gouvernement. Dès janvier 1852, une circulaire de Persigny, ministre de l'Intérieur, invite les préfets à la mansuétude : "S'il existe parmi les insurgés de décembre de ces hommes pervers et dangereux dont il importe de débarrasser le pays, les autres sont pour la plupart de malheureux ouvriers ou habitants des campagnes qui n'ont été entraînés à la révolte que par faiblesse ou ignorance...

Une telle situation a ému le prince président et en conséquence, il me charge de vous transmettre les pouvoirs nécessaires pour faire sortir immédiatement de prison et rendre à leurs familles tous ceux des détenus que vous jugerez n'avoir été qu'égarés et dont la mise en liberté ne peut offrir de danger pour la société."

Le préfet de l'Hérault fait ainsi libérer 360 internés, ramenant à 2 663 le nombre des prisonniers ou contumaces.

Ceux-ci passent devant les commissions entre le 5 février et le 10 avril 1852.

97 (dont 20 contumaces) sont renvoyés devant les conseils de guerre,
10 (dont 2 contumaces) sont condamnés à la transportation à Cayenne,
1 574 (dont 280 contumaces) sont condamnés à la transportation en Algérie,
37 (dont 6 contumaces) sont expulsés de France,
9 (dont 2 contumaces) sont condamnés à l'éloignement momentané du territoire,
42 (dont 3 contumaces) sont condamnés à l'internement avec obligation de résider,
15 sont renvoyés en police correctionnelle,
879 sont libérés dont 327 placés sous surveillance de la police.

Déportation

Pour les condamnés å la transportation en Algérie, les choses ne traînent pas. Le premier convoi de détenus politiques de l'Hérault est rassemblé à Sète le 25 février 1852 et embarque sur l'aviso à vapeur le Dauphin a destination d'Alger, via Toulon, où il arrive le 29, les prisonniers étant dirigés sur Birkadem. Les 133 prisonniers de ce premier convoi proviennent :

- des prisons de Béziers et Fort-Brescou pour 42 d'entre eux. Ils ont été acheminés sur Sète, via Agde sous escorte militaire par le bateau poste du canal du Midi,

- des prisons de Lodève et Aniane pour 47. Ils ont rejoint Montpellier le 24 en voitures réquisitionnées et à pied, escortés par un détachement d'infanterie. Le 25 matin, ils ont rejoint Sète par chemin de fer,

- de la prison de Montpellier pour 14. Ik se sont joints au détachement de Lodève,

- du fort Saint-Pierre à Sète pour 30.

Les conditions de déplacement des prisonniers, variables selon le moment et le lieu, sont parfois sévères, en chaînés trois par trois par le cou et sur le bateau attachés deux par deux par le poignet.

 

En mars, avril, mai, les embarquements se poursuivent :

Le Grandeur embarque 211 détenus le 19 mars, à destination d'Alger
L'Éclaireur 196 détenus (dont 72 du Gers) le 23 mars, à destination d'Alger,
Le Grandeur 222 (dont 51 du Gers) le 25 mars, à destination d'Alger,
L'Eclaireur 174 (dont 64 de Toulouse) le 11 avril, à destination de Bône,
Le Requin 207 (Aude, Pyrénées-Orientales, Lot, Tarn, etc...) le 12 avril, à destination d'Alger,
L'Éclaireur 158 le 26 avril, à destination de Bône
Le Requin 218 le 26 avril, à destination de Bone,
L'Éclaireur 160 le 8 mai à destination de Bône.

Le sort des "transportés"

Pendant cette période, l'aviso à vapeur le Grandeur est commandé par le lieutenant de vaisseau de la Guéranière avec un équipage de 78 hommes. L'Éclaireur est commandé par le capitaine de frégate de Dampierre d'Hornay avec un équipage de 90 hommes.

A leur arrivée, les transportés sont placés dans des camps militaires à Birkadem, Douéra, Maison-Carrée, à la casbah de Bône. Des cultivateurs ou exerçant une profession annexe sont envoyés à Bourkika et peupleront ensuite Aïn Benian et Aïn Sultan.

La règle à leur appliquer est définie par le Moniteur algérien :

"Les transportés seront employés à des travaux agricoles et aux industries qui s'y rattachent. Ils recevront une rétribution journalière sur laquelle seront imputées les prestations qui leur seront fournies et auront leur part dans les produits. Ils pourront ultérieurement, si leur oonduite est bonne, devenir concessionnaires et appeler leur famille auprès d'eux.

Ceux qui auraient des ressources suffisantes pour employer le travail d'autrui, pourront, avec l'autorisation du ministre, obtenir de diriger à leurs frais et à leur profit une exploitation particulière dans le lieu qui leur sera assigné pour résidence.

Enfin, on emploiera généralement aux travaux publics, moyennant salaire à la tâche, les transportés qui n'auront pu être classés dans la catégorie des villageois ou n'auront pas mérité une exploitation.

L'administration traitera les transportés avec humanité sans se départir de sa prudence.

D'après les correspondances, il apparaît que les transportés de l'Héranlt ont séjourné å Alger, Cherchell, Birkadem, Douéra, Médéah, Aïn Benian, Aïn Sultan, Bourkika, Guelaat-Bou-Sba, Marengo, Tlemcen, Dellys, Constantine, Guelma, etc...

Les récalcitrants ou les transportés refusant de travailler semblent avoir été internes au fort de Bab-Azoun à Alger, au fort de l'Est à Mostaganem, a la casbah de Bône et à la colonie pénitencière de Lambèse, créée à cette époque pour la mise en valeur de 2 500 hectares de terres.

Les conditions de vie des transportés varient selon le lieu de séjour et le comportement de l'autorité militaire locale. Elles sont toujours difficiles et rudes et la mortalité est élevée. Néanmoins, très rapidement, les transportés sont invités à faire leur soumission à l'autorité et à demander leur grâce à l'Empereur. En juillet 1853, sur les 2 663 condamnés de l'Hérault, 1 201 ont été graciés, 297 ont vu leur peine commuée en surveillance et 44 en internement ; la plupart de ces mesures touchant les transportés d'Algérie.

Les correspondances administratives des années 1853 à 1858 montrent que la situation des transportés s'est normalisée ; les uns sont autorisés à venir en France pour "régler des affaires d'intérêt" ou "pour raisons de santé" ("prendre les eaux à Lamalou" ou "les bains à Balaruc") ; d'autres se sont créé des ressources en Algérie annonçant leur intention de s'y fixer définitivement avec leur famille, en général dans l'Algérois et le Constantinois.

La loi de sûreté générale du 27 février 1858 amène un nouveau contingent de transportés en Algérie qui ne touche cependant qu'un effectif très modeste : 428 personnes pour la France dont 7 dans l'Hérault.

Réparation nationale et pensions

Le Second Empire disparaît en 1870, mais ce n'est que le 30 juillet 1881 qu'un gouvernement de la IIIe République, décide d'accorder "des rentes incessibles et insaisissables d'un montant de 6 millions de francs, en réparation nationale aux citoyens victimes du coup d'état du 2 décembre 1851 et de la loi de sûreté générale du 27 février 1858." Les bénéficiaires de ces rentes seront les victimes directes, leurs veuves, ascendants ou descendants au 1er degré. Des commissions départementales d'indemnisation sont instituées pour étudier les dossiers présentés par les victimes et fixer le montant des pensions (de 100 à 1 200 F). Les jalousies, les rivalités refont surface.

Après le coup d'État, il s'agissait de dénoncer les "socialistes ardents", les "hommes de désordre", les "démagogues exaltés" ; mais 30 ans ont passé. Certaines victimes qui s'étaient ultérieurement ralliées à l'Empire sont dénoncées comme "réactionnaires" ou "ayant une mauvaise attitude politique" et sont exclues par les commissions du bénéfice de la loi. En définitive 2 067 personnes sur les 3 023 arrêtées dans l'Hérault en 1851 reçoivent une pension pour un total de 1 056 050 F.

La liste des bénéficiaires est publiée fin 1882 au Bulletin des lois. Parmi ceux-ci, 47 sont à cette date domiciliés en Algérie. Il convient cependant d'y ajouter les transportés ayant omis de présenter un dossier ou dont le dossier a été rejeté pour forclusion ou sur avis négatif des commissions. Des transportés restés en Algérie ont pu aussi faire venir des parents, frères, beaux-frères. Au total, on peut sans doute estimer à une bonne centaine, les familles originaires de l'Hérault qui se sont fixées en Algérie du fait des mesures prises par le gouvernement à la suite du coup d'état du 2-Décembre-1851.

Voici, d'après le décret du 30 octobre 1882 ( Bulletin des lois, partie supplémentaire), une liste de bénéficiaires présents en 1882. Leur nom est, suivi de leur âge en 1882, de leurs profession, domicile et lieu de naissance

Rose Pascale Amiel, 61, Mondovi,
André Astruc, 55, Forgeron, L'Arba (Alger) ,
François Honore Baccou dit "Rascol", 53, Cuisinier, Souk-Arhas ( ° Saint-Just)
Emile Barthes dit "Mazamet" 58, Forgeron, Le Ruisseau (Alger) ( ° Mazamet) ,
Marthe Félicie Palmyre Beaumadier vve Paul Ricard, 46, Alger, fille d'Alexis et Françoise Calvet, ) ( ° Mèze)
Louis Boujol, 60, Vétérinaire, La Calle, (° Saint-Pons)
Charles Cabrol dit "Barbeau, 57, Matelassier, Constantine (° Saint-Pons)
Pierre Benjamin Brutus Cazelles, 56, Receveur PTT, Phi-lippeville
Charles Chavernac, 58, Fileur, Alger, ( ° Bédarieux)
Charles Alexandre Chavernac, 54, Alger (fils de Pierre & Catherine Fournes, (° Bédarieux)
Roch Jacques Colman, 57, Cultivateur, Dra-El-Mizan, (° Bédarieux)
Prosper Crouzat, 71, Médecin, Médéah, (° Salasc)
Elwig Félicien Daurel, 55, L'Alma, (° Bessan)
Henri Guillaume Dumontheil, 57, Collecteur de marchés, Philippeville,
Anna Maria Ficks vve Félix Poujol, 46, Couturière, Orléansville, (° Bédarieux)
Guillaume Gaillard, 78, Serrurier, Constantine, (° Montpellier)
Pierre Gajac, 66, Colon, Duperré, (° Béziers)
Edouard Alphonse dit Benjamin Granier, 65, Fabricant de draps, Relizane, (° Saint-Chinian)
Louis Julia, 51, Propriétaire, Misserghin,
Adrien Bernard Laparenterie, 63, Plâtrier, Alger, (° Lodève)
Antonin Laussel, 55, Négociant, Constantine, (° Montpellier)
Antoine Lautier, 52, Cultivateur, Khenchela, (° Quarante)
Guillaume Marquet, 69, Maçon, Philippeville, (° Béziers)
Charles Me(u)nier, 55, Jardinier, Dellys, (° Béziers)
Jean Moreau, 54, Cultivateur, Philippeville, (° Florensac)
Pierre Pages, -, Philippeville,
Louis Pelissier, 49, Charron, Malakoff, (° Bédarieux)
Pierre Prouzet, 61, Cultivateur, Alger, (° Mèze)
Pierre Py, 57, Cultivateur, Marengo, (° Marseillan)
Jean Pierre Raunier, 55, Garçon brasseur, Aumale, (° Bédarieux)
Charles François Basile Rey, 63, Employé de mairie, Constantine, (° Florensac)
Paul Victor Ricard, 56, Forgeron, Alger, (° Toulouse)
Marie Rossy vve André Louis Paulhan, 70, Bou-Medfa ou Alger,
Lucien Salasc dit " Garrou " , 57, Entrepreneur, Constantine, (° Bédarieux)
Joseph Salasc, 44, Duquesne,
Angélique Marie Salasc* épouse Didot, 42, Rouffach,
Pierre Bernard Sarny, 51, Journalier, Marengo, (° Saint-Chinian)
Marie Anne Tarbouriech vve Casimir Labadie, 66, Ménagère, Lamoricière,
Marie Jeanne T(h)adome** épouse Guillemot, 32, Enfants d'Henri T(h)adome, décédé, Alger,
Louis T(h)adome**, 28, Alger,
Alphonse Martial Thomas, 53, Vigneron, Kouba, (° Magalas)
Jeanne Antoinette Troussseillier épouse Senot, 40, Fille de Barthélémy, décédé, Bouguirat,
Jean Vaquier, 76, Berger, Birkadem, (° Frontignan)
Antoine Étienne Vergely, 58, Plâtrier, La Calle, (° Bédarieux)
Marguerite Antoinette Vergel(l)y***, 53, Enfants de Pierre, décédé à Bédarieux, La Calle,
Pierre Paul Vergel(l)y***, 42, Alger,

Mars 1993

_________

* a repris les enfants de Joseph, décédé,
** ont repris les enfants d'Henri T(h)adome, décédé,
*** ont repris les enfants de Pierre, décédé à Bédarieux.
 

© Généalogie Algérie Maroc Tunisie. Reproduction interdite sans l'accord formel de l'association