Joseph Sintès

peintre

Madiana Delaye-Lastrajoli*


 

Fils de José et de Maria Mercadal, José Andrès Magin (ses vrais prénoms) est le deuxième enfant de ce couple très humble, car son père est un jardinier illettré, lui-même fils de Rafaël Sintès et Benita Ximenès. Sa mère, dite simplement ménagère, est fille de Juan Mercadal et de Margarita Ségui, tous également originaires d'Alayor.

Un don certain

José Andrès - qui se prénommera plus tard Joseph - est venu très jeune en Algérie avec ses parents et son frère Rafaël, de 6 ans son aîné.

Nous ignorons s'il y avait d'autres enfants dans cette fratrie, les relevés de passages ba-teaux au départ de Ciutadella et les passeports demandés à Mahon, effectués sur place par Francis Curtès, ne nous ont pas permis de retrouver la date de l'arrivée de cette famille ni sa composition exacte.

Le père débarque donc à Alger et réside dans le quartier de Bab-el-Oued, rue de la Girafe.

Le jeune Joseph fréquente l'école de ce quartier et, très tôt semble-t-il, ses maîtres décèlent chez lui un don certain pour le dessin car il crayonne sur tous ses cahiers, en essayant de reproduire les visages de ses camarades.

Mais le foyer familial est pauvre, et Joseph est obligé très jeune de travailler. Il entre donc comme apprenti dans une imprimerie et ce travail plus ou moins " artistique " lui plaît. Il s'y fait des amis fidèles que nous retrouverons comme témoins à son mariage et à la naissance de ses enfants.

Sensible à la beauté

Il a 14 ans quand s'ouvre à Alger, en 1843, la première école municipale de dessin, à l'initiative de la société des Beaux-arts d'Alger et du jeune peintre Bransoulié.

Située à Bab-el-Oued, Joseph passe certainement tous les jours devant avec envie, car il ne cesse de dessiner à ses moments de loisir... jusqu'au jour où il peut enfin s'inscrire à cette école ! On imagine son bonheur.

Le musée des Beaux-arts d'Alger, ouvert en 1930 et qui abrite 8 000 œuvres, dont 1 750 relèvent du cabinet des Estampes et de dessins, détient entre autres, une aquarelle " sur traits de graphie " (papier vélin à gros grain), représentant une petite fille arabe exécutée par Joseph Sintès. Cette œuvre a été prêtée au musée du Louvre l'an passé, à l'occasion d'une exposition parisienne.

Date-t-elle de son passage à l'école de dessin ?

Ce peintre a, par la suite, réalisé des huiles sur toile de toute beauté !

La beauté, il y est sans doute plus qu'un autre sensible (surtout celle des femmes) car il remarque parmi les jeunes filles de son quartier sa voisine et payse, Catalina Pons, couturière, née à Mahon, le 5 mars 1832, fille de Miguel et Antonia Sans.

Il la remarque si bien que bientôt elle attend un en-fant qui naît un mois avant leur mariage, célébré le 25 septembre 1852. Joseph a 23 ans et il se déclare déjà comme " peintre en portraits ".

Sitôt l'acte d'état-civil signé par les mariés, ceux-ci reconnaissent cet enfant né le 7 août 1852 à Alger et prénommé aussi Joseph.

Les grands-parents respectifs sont présents mais ils ne parlent pas français et on doit faire appel à un interprète. Ils sont malheureusement toujours illettrés.

Une fille peintre

Le frère Rafaël, devenu " propriétaire ", et Juan Salom, " imprimeur ", toujours son ami, servent de témoins à Joseph, tandis que Antonio Pons, cordonnier et José Luna, rentier, sont ceux de Catalina.

En 1854, le 14 mai, un nouvel enfant vient égayer le foyer de Joseph et Catalina : c'est Marie Antoinette, qui suivra plus tard les traces de son père en devenant également peintre.

Spécialiste de " natures mortes ", elle a 27 ans quand elle expose à Alger, en 1881, à la société des Beaux-arts d'Alger.

D'autres expositions, en 1896 au Salon algérien, en 1907 au Salon des artistes orientalistes algériens, sont très remarquées, en particulier ses œuvres " raisins ", " fleurs ", " poissons ", qui révèlent un talent certain.

Mais revenons à son père.

La sympathie des grands artistes

Joseph peint de plus en plus de portraits pour lesquels il a obtenu le prix de " modèle vivant ". Lauréat de la ville d'Alger, il devient professeur de l'Ecole de dessin où il a tenu ses premiers crayons... Il occupera ce poste pendant 25 ans.

Il se fait donc un nom comme portraitiste et a beaucoup de succès auprès de prestigieux touristes qui acquièrent ses œuvres... et les emportent un peu partout en France et sans doute en Europe.

Nous espérons que sa délicieuse " Jeune fille au ruban rose " (voir en 4e page de couverture) est restée en France...?

Il s'attire la sympathie de grands artistes comme Horace Vernet, Charles Landelle, Hippolyte Lazerges, Dagnan, Bouveret, Bastien-Lepage, qui lui prodiguent leurs conseils même depuis Paris.

Un jour, Horace Vernet lui-même l'invite à venir le voir travailler dans sa villa Yusuf.

Son style se diversifie alors, et il est l'un des fondateurs de la peinture algéroise par son importante production consacrée aux sites et décors d'Alger.

Les paysages et la lumière de l'Algérie

Dès 1866, l'artiste avait représenté les bâtisses turques, les rues typiques d'Alger et les sites... " témoignages précieux sur les transformations d'Alger… qui, indépendamment de leur valeur artistique, présentent un intérêt documentaire passionnant " (dixit Elisabeth Cazenave dans son livre sur Les artistes de l'Algérie.

Il expose au salon de Paris, et son tableau " Chez le Cadi ", peint en 1880, est particulièrement remarqué. Il reçoit des médailles à Paris, Bruxelles et Genève, mais Alger reste son port d'attache et Joseph participe activement à la vie de l'agglomération algéroise.

Il fait partie du comité des fêtes du quartier de Mustapha supérieur auquel il offre une œuvre pour une tombola en 1889 (tout comme Armand Point, Raynaud, Salomon Assus et Charles Landelle).

Durant sa longue vie, Joseph Sintès va exalter les paysages et la lumière de l'Algérie.

Ennemi du tapage dans son existence comme dans son art, il a accompli une œuvre considérable, contribuant par un labeur incessant à faire connaître ce pays qu'il aimait tant, et auquel seuls quelques orientalistes s'intéressaient alors.

Il s'est éteint le 24 mars 1913, à Alger, entouré de l'affection des siens.

Il avait 84 ans !

Ses œuvres majeures

En 1930, à l'occasion du centenaire de l'Algérie, ses enfants ont organisé une rétrospective de ses œuvres dans son ancien atelier.

Parmi ses principales œuvres, citons ses vues : " de la baie d'Alger ", " du port ", " de l'amirauté ", de " Saint-Eugène ", de " la Pointe-Pescade "... il a excellé dans les peintures de rues pittoresques de la Casbah d'Alger, de ses portes : " Ancienne porte Bab-Azoun ", de ses " Vieux remparts ", de ses terrasses typiques... et il appréciait les scènes de rues comme le " Café maure rustique à la Bouzaréah", les "Porteurs d'eau à la fontaine", le " Cimetière El-Kébir", "la vieille pêcherie", la " Place du Gouvernement" et la " Mosquée Djemaa-Djedid", etc.

Où sont ses portraits ?

En 1877, il a tout de même fait une incursion dans le sud, où la douce luminosité du Sahara va lui inspirer des chefs-d'œuvre comme les " Nomades sous leur tente ".

Le musée des Beaux-arts d'Alger possédait (possède toujours ?) 17 aquarelles et 6 huiles datées de 1865 à 1880.

Mais où sont les " portraits " de Joseph Sintès ? Gageons qu'ils sont conservés dans quelques familles de France et d'Europe par les descendants de ces heureux élus !
 
 

Sources

Vidal-Bué Marion, L'Algérie des peintres
Cazenave Elisabeth, Les artistes de l'Algérie
Les Cahiers d'Afrique du Nord, n° 11/2004

2004

* Adh. n° 184 de Généalogie Algérie Maroc Tunisie