Dites-nous... Edgar Sébastien

En 1988, la généalogie était encore confidentielle.
Grâce à quelques actes, la mienne a pu s'élargir...

Entretien avec Marie-Claude Sébastien*


 

Edgar, à l'association Généalogie Algérie Maroc Tunisie, tu es enregistré sous le numéro d'adhérent 499...

- Oui, je fais partie des quelques dinosaures de cette association trentenaire qui lui sont restés fidèles !

Le pays d'où je viens

- Quelles sont tes origines ?

- Je suis natif d'El-Kseur, dans le Constantinois, aîné d'une famille nombreuse. J'ai eu une scolarité primaire itinérante, entre la vallée de la Soummam et les plaines céréalières de la région d'Affreville, en passant par Alger la Blanche.

Cette scolarité hachée était la résultante de la nomadisation de ma famille, liée au parcours professionnel de mon contremaître mécanicien agricole de père, parfois pour des raisons de santé familiale. Il faut dire que le paludisme sévissait encore...

Le débarquement des Américains, le 8 novembre 1942, allait également perturber mon entrée dans le cycle secondaire, par la réquisition du lycée de Ben-Aknoun, dans lequel j'étais pensionnaire-boursier. Je retrouvai un cursus normal, un peu plus tard, au collège moderne du Champ-de-Manœuvres à Alger ; et, en janvier 1947, après un concours d'entrée, j'intégrai la troisième promotion de l'Ecole nationale professionnelle de l'Air-ENPA, sise à Cap-Matifou.

- Où s'est trouvé aussi Claude Delaye ?

- En effet, c'est là que je l'ai connu, lui le Philippevillois, et je vais le côtoyer journellement jusqu'en juin 1949. Nous étions dans la même classe et assez proches, car nous formions un groupe soudé des plus jeunes de notre promotion.

Une fois notre diplôme en poche, direction les Ateliers industriels de l'air-AIA de Maison-Blanche, début de notre parcours professionnel. Claude va quitter l'AIA assez rapidement ; par contre, ce n'est qu'en mai 1960 que je bifurquerai à mon tour vers une tout autre activité.

J'abandonnerai ma blouse de contrôleur sur la chaîne de révision générale des turboréacteurs. Finie la mécanique aviation, et bienvenue à la mécanique des fluides en milieux poreux des champs pétrolifères d'Hassi-Messaoud et Hassi-R'Mel, à la SN-REPAL à Alger-Hydra !

Je terminerai ma carrière après 25 années passées dans un bureau de consultants en gisements pétroliers, pour des clients disséminés dans le monde pétrolier. C'était en 1991, sur le site de Sophia-Antipolis, à Valbonne (Alpes-Maritimes).

Les liens de Cap-Matifou

- Et ta rencontre avec Généalogie Algérie Maroc Tunisie...

Le grand " dérangement " de la mi-1962 avait pas mal perturbé nos vies, et j'avais perdu certains contacts, dont celui de Claude. C'est encore l'ENPA qui va me permettre de rétablir le lien, grâce à l'amicale des anciens élèves.

Un beau matin du printemps 1977, sur les quais de la station balnéaire de Bandol, de nombreux anciens ENPA avaient plaisir à se retrouver. Et parmi eux, Claude Delaye et Edgar Sébastien renouaient ce lien tissé sur les hauteurs du village de Cap-Matifou.

Vers la fin de l'année 1985, Claude me contactait pour me signaler que l'association de généalogie dont il était membre, faisait une exposition et des conférences à Valbonne. C'est au cours de notre visite, avec toi, que nous sommes " entrés en généalogie ".

Avec Claude.
Assemblée générale à Toulouse, 1994

Et 26 ans après, nous sommes toujours présents.
 

À Généalogie Algérie Maroc Tunisie

- D'où ton implication...

Peu après mon adhésion, Claude prenait la présidence de Généalogie Algérie Maroc Tunisie. Il tenait à m'intégrer au conseil d'administration d'icelle. Étant en activité et ne pouvant pas consacrer suffisamment de temps, et donc de travail, à cette encore jeune association, je déclinai sa proposition, et lui demandai de la reporter au temps de ma retraite.

 

Journées de généalogie à Nice : Robert Farnet, Maurice Bel,
Edgar Sébastien, Claude Guiraud, Marie-Claude Sébastien, Geneviève Guiraud

C'est ainsi que je fus élu au sein du conseil en avril 1991, tout jeune retraité et débutant dans mes recherches personnelles depuis seulement trois ans.

Une douzaine d'années plus tard, je me retire, et ne garde que la responsabilité de coanimateur de l'antenne des Alpes-Maritimes, avec notre très regretté Maurice Bel, ce puits de science généalogique et historique ; c'était après le départ de Janine Maroni vers la ville des canuts.

Douze années passées en collaboration étroite avec Claude, et également Madiana, pour faire vivre et évoluer une entreprise d'un millier d'adhérents, avec nos collaborateurs (trices) salariés omniprésents, de nombreux déplacements (350 km aller-retour) vers Aix et ailleurs : ce furent douze années pleines d'enseignements enrichissants et d'une volonté de faire progresser notre association.

J'ai volontiers assumé le rôle du berger intransigeant pour éliminer une brebis égarée du troupeau, afin de préserver l'intérêt collectif. Car j'estime qu'un engagement responsable ne donne aucun droit, mais exige surtout des devoirs.

Connivence dans l'action

Pendant mes mandats de secrétaire général, j'ai particulièrement apprécié notre connivence. Notre duo ne parlait que d'une seule voix lors des assemblées générales.

Je garde un très bon souvenir de celle de 1994, à Toulouse, où tous deux, nous avions réussi à maintenir l'attention des participants durant quatre heures. Mention spéciale à Claude, excellent orateur.

En décembre 2002, à l'occasion d'un déplacement à Paris pour la biennale de généalogie où Généalogie Algérie Maroc Tunisie était présente, Claude, Roger Dormoy et moi avons présenté dans deux ministères, des dossiers concernant les archives françaises restées en Algérie et la possibilité de les récupérer. C'était un travail préparatoire aux négociations entre le président Chirac et son homologue algérien, qu'il devait rencontrer à Alger en mars 2003. Nous connaissons, hélas, le résultat des accords signés entre les directions française et algérienne des archives nationales respectives.

Il fallait, sans cesse, renouveler nos interventions auprès des différents responsables politiques, afin de les sensibiliser sur le sort des diverses archives détenues par les autorités algériennes. Claude a parfaitement assumé son rôle dans ces relations publiques, tout au long de son mandat.

- Notamment lors des Retours aux sources !

Ces fameux voyages dits Retour aux sources, avaient pour cadre les nombreux pays du bassin méditerranéen, ainsi que deux exceptions françaises (l'Alsace et une commémoration des convois de 1848).

Tous ces lieux d'émigration vers l'Algérie ont été le creuset de notre future identité, et à ce titre ils méritaient bien une certaine reconnaissance de notre part.

Au cours de ces différents voyages, un noyau de fidèles s'est créé et des amitiés se sont développées, avec pour toile de fond tous ces lieux chargés de mémoire, familiale pour certains et historique pour d'autres. De tous, je garde de bons souvenirs, mais certains occupent une place privilégiée dans ma mémoire :

Minorque avec quelque 180 participants et l'hommage à notre " Minorquine " qui, du haut du Monte Toro, scrute les côtes algériennes où un grand nombre de ses enfants avait émigré.

Ce fut une semaine inoubliable, où toute la population locale était concernée.

La baie de Naples et l'île d'Ischia surtout, où certains de ses descendants ont embrassé le sol de leurs aïeux, signe de respect et de reconnaissance.

L'Espagne, avec le bref arrêt à Oliva qui m'a permis de revoir l'église San Roque et les ruelles où vécut la famille Fuster, branche de ma grand-mère maternelle.

Et le fameux tour des oasis sahariennes, fin 1989-premiers jours de 1990, sur notre terre natale, avec un dernier adieu à l'Alger de notre jeunesse. De grands moments d'émotion partagée.

Au fil des ans, à chacun des voyages, la grande famille que nous formions partait joyeuse mettre ses pas dans ceux de nos ancêtres, partis " là-bas " avec l'espoir d'un avenir meilleur.

En tandem à Nice

- Plus près, ici ?

Jusqu'en 1993, l'antenne des Alpes-Maritimes était animée par Janine Maroni, en duo avec Maurice Bel. Elle, excellait dans son rôle d'initiatrice pour les généalogistes débutants. Lui, par sa grande expérience de " rat d'archives ", apportait sa touche personnelle et indispensable entre histoire et généalogie.

Suite au départ de Janine vers les brumes lyonnaises, c'est avec le tandem Bel et Sébastien que l'activité de l'antenne, basée à Nice, a perduré jusqu'en 2009.

Aux archives ou sur des microfilms, grâce au bénévolat de nos fidèles adhérents, des relevés systématiques ont abouti, in fine, dans la base de données de l'association : options des Alsaciens-Lorrains, naturalisations, état civil. Ces travaux, étalés dans le temps, ont nécessité bien des déplacements et beaucoup d'heures ; d'une part pour les relevés et, d'autre part, pour les saisies informatiques exécutées par nos soins. En 1990-91, la microinformatique familiale en était à ses balbutiements.

Notre antenne n'était pas la seule à œuvrer pour la " communauté Généalogie Algérie Maroc Tunisie " ; d'autres bénévoles, à Grenoble et à Toulouse, participaient à ce travail collectif qui se poursuit toujours actuellement.

La vie de l'antenne ne se bornait pas seulement aux deux réunions mensuelles apportant une aide constructive à nos adhérents dans leurs recherches personnelles. Nous participions à des expositions lors des journées généalogiques nationales, en octobre, soit à Nice, soit au Cannet, avec les nombreux cercles généalogiques régionaux.

Et, chaque printemps, nous tenions un stand au Salon des artistes et écrivains rapatriés de Juan-les-Pins : une vitrine de Généalogie Algérie Maroc Tunisie dans un environnement aux accents de là-bas.

La participation de nos adhérents s'est progressivement, puis fortement, réduite. Fin 2009, nous avons pris la décision d'arrêter les activités de notre antenne, compte tenu du manque d'intérêt des nouveaux adhérents, certainement consommateurs d'Internet. Ils se sont tout simplement privés de toute l'expérience de nos fidèles anciens, de leur capacité d'entraide et de cette forme de convivialité bien présente au sein de notre groupe.
 


 
 
 

Carte Michelin 1950
 

Edgar, tes recherches personnelles, ton histoire familiale..

- Je dois dire que partir à la recherche de ses ancêtres avec un minimum de documents familiaux, n'a pas été facile. Quelques livrets de famille, des souvenirs plus ou moins fiables de nos mémoires vivantes et, chance inouïe, un vieux cahier découvert chez un oncle.

Savoie, Mexique et... Douaouda

L'auteur du manuscrit, mon arrière-grand-père maternel Jacques Martin, retraçait l'itinéraire qui l'a conduit de son hameau savoyard sur les chemins de l'armée de Maximilien, en 1865 au Mexique, avec des passages sur le sol de l'Algérie.

Sol qui deviendra le sien à partir de 1881, dans la Mitidja occidentale, à Douaouda.

Ma lignée agnatique commence en 1812 à Marseille par mon arrière-grand-père, enfant nouveau-né déposé à l'Hôtel Dieu. Sur un billet archivé, sa mère demandait " qu'on lui donne les noms de son père ".

Vœu exaucé : il a été enregistré Henry Sébastien.

Je perds sa trace en 1832 à Marseille, et le retrouve en 1848 à Blida, où il va fonder sa famille.

En 1988, suite à la demande d'un acte d'état civil au service de Nantes, et grâce à l'extrême amabilité de l'officier chargé de ma demande, j'ai reçu, outre l'acte demandé, sept autres actes concernant ma famille. Ma généalogie pouvait alors s'élargir, et mes recherches trouvaient des pistes sûres. N'oublions pas que la généalogie était encore assez confidentielle.

Obtenir un acte, situation ubuesque

- Depuis, les choses ont bien changé ?

En bien ! Qui ne s'est pas trouvé dans cette situation ubuesque où, pour obtenir un acte, il fallait fournir tous les renseignements justement recherchés ?

Je garde toujours intactes la joie et l'émotion de la découverte de ces vieux documents, des tranches de vie de tous ces personnages, qui ont eu chacun leur histoire personnelle, mais qui s'inscrit dans la grande Histoire.

De recherches en trouvailles, j'ai pu tout d'abord situer mes ancêtres dans ces villages de peuplement de la partie occidentale de la Mitidja.

De Franche-Comté et de Savoie

- Bourkika, c'est le berceau de ta famille paternelle

Oui, dès 1855, date du véritable peuplement de ce village, qui a d'abord été une colonie pénitentiaire. Mes deux familles franc-comtoises s'y installèrent. Je perds leur trace après 1842 dans leurs deux villages respectifs, où sont nés leurs premiers enfants :

" la famille Perraux-Voitoux, partie du Jura (passée par Bou-Roumi),

" la famille Cuny-Dumartenot, partie de Haute-Saône.

Parmi les enfants arrivés adolescents à Bourkika, un fils Perraux épousa une fille Cuny, ils furent mes arrière-grands-parents.

Grâce à Charles Uthéza, qui a guidé nos premiers pas de néophytes dans le dédale des Archives d'outre-mer, j'ai récupéré des documents précieux concernant la vie de ces deux fa-milles à Bourkika, notamment les deux dossiers concernant l'obtention de leur concession respective de lots de terre.

- Parle-nous de ta famille Sébastien

En 1849, à Blida, Henry Sébastien avait épousé Marie-Thérèse Lorendeaux, jeune veuve de 26 ans. À Blida, le choléra avait fait des ravages. Marie-Thérèse avait perdu son père, son mari et sa petite fille âgée de quelques mois.

Elle était arrivée avec sa famille, partie de Couvin, petite ville des Ardennes belges, proche de la frontière française.

Après avoir vécu à Blida où six enfants étaient nés, le couple s'établit à Bourkika en 1870, et y finira sa vie. Leurs enfants se rapprochèrent de la famille Perraux par deux unions, dont celle du plus jeune fils, mon grand-père Joseph Sébastien et de Louise Perraux, fille du couple Perraux-Cuny.

Mon père, Aman Sébastien, est né aussi à Bourkika, en 1900. Il y a passé sa jeunesse.

Sa famille quitta le village vers 1917, mais de nombreux cousins y vécurent. En 1962, une descendance Perraux et Sébastien, après plus d'un siècle de présence dans ce village, alla poser ses valises ailleurs...

- Du côté maternel...

Les ascendants de ma mère, Berthe Martin, émigrés de Savoie et d'Espagne, se sont implantés dans cette région bordée par la Méditerranée : Koléa, Douaouda village et Douaouda Marine, devenu le fief des Fuster.

La jeunesse du Savoyard Jacques Martin, cité plus haut, a été bercée par les récits des vieux grognards de Napoléon Ier. La famille se fixera à Douaouda en 1885, après quatre années de travailleur itinérant.

Et pour que coule dans mes veines un sang mêlé, il a fallu la participation espagnole du couple Fuster-Lloret, tous deux arrivés enfants en Algérie, avec leur famille respective.

À Oliva, en 1994, ce fut très émouvant de me retrouver
dans le quartier ancien de mes ancêtres Fuster

Dès le milieu du 19e s., la lignée Fuster, partie d'Oliva, va s'intégrer dans une population de maraîchers-pêcheurs, de ce village de bord de mer : Douaouda Marine.

La branche Lloret, de La Nucia, aura un destin croisé, dans ce même village, avec la famille Fuster.

Là s'arrête la brève présentation de mes ascendants, ces pionniers qui ont tenté une expérience algérienne, et de ceux de leurs descendants qui ont poursuivi le sillon tracé sur ce sol qui était le nôtre.

Mon arrière-grand-mère Esperanza Lloret,
épouse de Vicente Fuster
 

Mes grands-parents
Joseph Sébastien et Louise Perraux

- Synthèse familiale

Après ma collecte de renseignements généalogiques, suivie de pèlerinages aux sources des différents lieux d'origine de mes ancêtres, j'ai exploité également les fonds d'archives complémentaires émanant des cercles d'histoire locale.

J'ai pu, dans certains endroits, m'imprégner de l'atmosphère de vieux quartiers encore préservés, essayant, en remontant le temps, de replacer dans leur environnement tous ces personnages qui me sont si proches.

Ne me satisfaisant pas de traduire mes trouvailles par une simple représentation graphique avec des noms, des dates et des lieux, j'ai entrepris d'écrire une synthèse familiale, anecdotique et historico-socio-économique, dans le seul but de soustraire à la chape de l'oubli tous ces hommes et ces femmes qui sont à l'origine de mon existence.

Ils ont été le fil rouge qui m'a permis de mieux connaitre également mon pays natal et son histoire, bien différente de celle que certains présentent comme " historiquement correcte ". Ce devoir de mémoire, souvent très personnel, restera à diffusion familiale et pourra répondre, je l'espère, à certaines questions que se poseront les générations futures.

Généalogie Algérie Maroc Tunisie peut être fière de ses trente ans d'existence. Nous sommes très loin de l'auberge espagnole de ses débuts.

Les nouveaux adhérents doivent être conscients de leur chance : le travail des anciens et les nouvelles technologies facilitent les recherches. Notre état civil reste incomplet, mais les Archives nationales d'outre-mer permettent un libre accès par Internet, à la partie de plus de cent ans. Ce n'était pas le cas avant 2009 ; c'est une avancée considérable, qui dévoile des chaînons ignorés.

Il faut être attentif, lorsqu'on récupère des filiations déposées sur certains sites de généalogie. Elles peuvent comporter des erreurs de dates, des patronymes déformés, et donc orienter sur de fausses pistes.

La généalogie est une école de patience, de pugnacité, de persévérance et surtout de rigueur. Les recherches sont facilitées, profitez le plus possible de ces ouvertures et... à vos trouvailles.

2012

* Adh. n° 499 de Généalogie Algérie Maroc Tunisie