Ragabouche

le ruffian tunisien

Robert Randau


 

Le roi de Bab-el-Oued, en Alger, fut jadis Cagayous, dont les mésaventures égayèrent ma génération. Il parlait une langue étrange née de l'alliance des divers sabirs de la Méditerranée. La drôlerie de son épopée était davantage dans l'originalité du vocabulaire dont il usait que dans celle du récit.

Mais ce héros, pour un Algérien, était quotidien. Nous l'entendions chaque jour débagouler, dans les venelles de la Marine et des faubourgs, ses insultes pittoresques. Avant tout, il fut le syn-crétisme vivant des éléments immigrés de la population laborieuse. Son caractère à la fois farouche, irritable, primesautier t narquois, allié à un goût décidé de la paresse lazzaronesque et à une résignation bien orientale aux coups du sort, représentait à merveille l'homme de notre rue. Aussi ne se contenta-t-il pas de nous porter à rire par ses saillies : nous l'aimions. Si l'on me permet de le dire, chacun de nous retrouvait en ce va-nu-pieds un peu de soi-même.

Quand son patron, Musette, mourut, il y avait déjà maintes années que Cagayous était à l'agonie. La fréquentation assidue de l'école française et l'arrêt à peu près complet des immigrations ibériques, italiennes et maltaises ont lentement rectifié les erreurs du langage populaire, Les indigènes musulmans ou juifs s'expriment le plus souvent de façon correcte. Seuls subsistent les arabismes, les berbérismes, les fautes de syntaxe, et les nasalités de l'accent algérien, très sensible à l'étranger et que provoque l'incertitude des voyelles dans les idiomes des autochtones. L'avenir balaiera peu à peu ces broutilles.


Foule à Halfaouine*

Surgit Ragabouche...

Au contraire, en pleine vigueur de jeunesse surgit à nos yeux Ragabouche, le ruffian tunisien, dont Arthur Pellegrin vient de révéler l'attachante et radieuse figure. Il nous narre, dans un style dont l'élégance le dispute à la pureté, les plus avouables péripéties de son enfance ; ce ga-vroche n'est point, comme Cagayous, un être hybride ; il est issu de la souche arabo-berbère, et s'appelle en réalité Mohamed fils d'Ali, le porteur d'eau, à moitié aveugle, si pauvre, qu'il ne put jamais acheter de burnous et dut à la magnificence d'Allah le don de ce vêtement, envolé d'une terrasse au cours d'une tourmente et qui chut à l'improviste dans son taudis.

Devenu orphelin, Ragabouche fut recueilli avec sœur Cherifa par son oncle le mulâtre Bouba-ker, joueur de flûte et crieur public à Bab-Dzira. Sa tante, lalla Gomera, ce qui signifie Madame-la-Lune, était quelque peu acariâtre et lui raflait les petits profits qu'il réalisait dans le métier de vendeur de journaux. Si bien qu'un jour, après avoir été caressé de manière un peu vive par les socques en bois de sa parente, il quitta la maison et se réfugia chez le nègre Chouchane, joueur de tambour et gardien de nuit à la médina. Hélas, il est contraint d'abandonner le débit des quotidiens, qui est accaparé par les gens de la tribu des Ouled-Chenini, " qui se trouve dans les parages de Foum-Tatahouine, aux confins des territoires sahariens... Le Chenanaoui arrive à Tunis sans le sou ; il vient remplacer le cousin nanti d'un petit pécule qui retourne à son pays de sable et de misère. Cela de père en fils, comme les gens de Djerba sont épiciers, les hommes de Touiret portefaix au Souk-el-Grana, et les Ghoumrassen marchands de pois chiches grillés. " Rossé par les hommes de la corporation légitime, relevé avec deux côtes enfoncées, transporté à l'hôpital Sadiki, Ragabouche apprend à lire et à écrire en français.

Garçons impubères

C'est alors qu'il devient porteur de pain dans la rue Sidi-Mansour. " On va de maison en maison, dans le quartier, chez les clients, prendre les pains façonnés et non cuits et on les rapporte à leurs propriétaires une fois cuits. Il n'y a que les garçons impubères qui puissent faire ce métier, car ce sont les femmes qui remettent le pain à cuire et qui en prennent livraison. " Et c'est alors que Jemila, la fille de son patron, l'initie aux choses de l'amour ; le boulanger a vent de l'intrigue ; il y a querelle devant le four flamboyant. Ragabouche décampe à toutes jambes, et va habiter Halfaouine, à l'autre extrémité de la ville. C'est l'un des quartiers les plus pittoresques de Tunis et sa place entourée de cafés maures est fort agréable.

C'est là qu'il rencontre le juif Guelbelouze, marchand de nougats " dizamandes " et son ami. Ce commerçant le conduit à la Hara, qui est le quartier des fils d'Israël, où il l'introduit dans sa famille, dont le chef est un mendiant, tandis que la mère fabrique des sucreries, et que le fils " écolier aux joues hâves, au front têtu et lumineux " est élève au lycée. Ragabouche, grâce à ces juifs, s'adonne au commerce de la gilate, crème glacée chère aux gosses de la médina, puis vend des pistaches et des glibettes ou graines de courge. Il s'associe enfin avec Guelbelouze pour installer une infime pâtisserie dans la rue, où il prospère, ce qui lui permet d'accorder quelques secours à sa sœur Cherifa et à Mme la Lune. Après une querelle, il quitte son partenaire et est dépouillé de son argent par la signorina Rosina, nièce d'un petit marchand de vin ; puis il marie sa sœur à un marchand de raisins qui l'a enlevée.


Juive de Tunis*

Un flair de détective

Un peu plus tard, on le retrouve employé dans l'administration d'une orangerie créée par l'ancien directeur du journal La Révolte ; il découvre, grâce à un flair peu commun de détective, une bande de voleurs qui dévastaient l'exploitation, et tombe amoureux d'une jeune bédouine, Ourida fille de Rezgui, manque d'être assassiné par un rival et retrouve Guelbelouze au volant d'une magnifique automobile. L'ancien pâtissier, devenu propriétaire de café et distillateur a maintenant pour maîtresse Jemila, transformée en musulmane émancipée et qui se fait appeler Emilia. Il a des difficultés avec la police, mais en triomphe, plait aux femmes et continue sa carrière brillante et coupée d'événements qui mettent en cause son ingéniosité sans vaincre son optimisme et diminuer sa bonne humeur.

J'ai voulu donner l'analyse de ce charmant ouvrage pour permettre au lecteur de connaître les mérites d'un écrivain qui a su faire vivre, sur la terre d'Afrique, des individus choisis à merveille dans des milieux ethniques familiers. Il les a décrits tels qu'ils sont, sans les contraindre à se démener au travers d'une intrigue d'amour à la mode du roman banal qui introduit de gré ou de force l'indigène dans l'intimité d'une européenne, ou, à l'inverse, l'européenne dans la maison d'un musulman. Ragabouche est un bonhomme fort aimable à fréquenter et d'une parfaite cohérence. Il ne juge pas : il expose ; s'il n'observe pas toujours les règles de la décence et de la morale, il ne nie point leur existence ; il regrette qu'elles ne s'adaptent pas aux péripéties qui gouvernent la vie d'un pauvre bougre. Il sait à quel prix on se procure le nécessaire, quand on est sans ressources et n'a point de préjugés. Sa force est dans le fait qu'il n'inquiète point, par une idéologie paradoxale, la quiétude de ceux qui ignorent la faim.

Il appartient à la lignée des héros de Cervantes, de Scarron, de Lesage. Il est le picaro du pavé tunisien, de même que Cagayous fut celui de nos bas quartiers, et que les Khouan du Lion-noir, sous la plume de Truphémus [Louis Albert, ° Rémoulins (Gard), 1873, + Alger-Pointe-Pescade, 1948)] sont les joyeux vagabonds de Biskra (1). Nous savons toutefois gré à Arthur Pellegrin de ne point avoir, à l'occasion de son héros, traité la question sociale.

Ragabouche le tunisien n'est même pas antitout, comme le sacratape de Musette. Il est aux aguets de l'occasion et en profite de son mieux. Il n'aggrave pas de littérature ses méfaits. Il est, à Tunis, le flâneur de la médina. Il suffit d'une promenade en ville pour le rencontrer à chaque coin de rue, les mains dans des restes de poches, l'œil éveillé, une fleur d'œillet à l'oreille. Il est en ce moment devant votre porte et vend de la confiture turque, du rahat-loukoum et des gâteaux à l'anis.

L'Afrique du Nord illutrée, 27 janvier 1934

 * Foule à Halfaouine et Juive de Tunis, de Gaston Vuillier, très beaux dessins extraits de son livre La Tunisie, 1896

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(1) Les Khouan du Lion Noir, scènes de la vie à Biskra, Alger, éd. Soubiron-Alger, 1931 ; l'Harmattan-Paris, 2008
 

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