En été, un peuple en liesse

libéré de toutes ses entraves

André Sarrouy*

Tout autre [que les plages mondaines métropolitaines], et combien plus pittoresque, est le coup d'œil que vous offre une plage algérienne ! Ne venez pas y rechercher le luxe, les planches-promenade, les thermes romains et bien moins encore le palace et ses intrigues. Vous seriez déçus.

Mais, pour peu que vous ayez la nostalgie d'un réalisme sincère et spontané, vous ne manquerez pas d'être séduits par le spectacle.

Pour l'Algérien, la Méditerranée n'est pas seulement la mer généreuse qui vient lui dispenser, après les pénibles journées caniculaires, ses trésors de fraîcheur, c'est aussi le berceau de ses ancêtres, la mare nostrum antique, et on ne sera pas autrement étonné qu'il lui voue une affection mêlée de respect.

Il la connaît. Il la comprend. Il n'a qu'un désir : séjourner le plus longtemps possible sur son rivage. (...)

Vous avez certainement vu un cabanon. Ne croyez pas qu'il consiste invariablement en une baraque en planches dangereusement sus-pendue au-dessus de l'eau. Le mot cabanon est souvent attribué, à tort, à de splendides propriétés exposées, d'un côté, à la mer, de l'autre à la campagne, ce qui offre un précieux avantage. Comme il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir s'offrir pareille installation, on se rabat sur les " bains ", qui vous cèdent, moyennant une faible rémunération, une cabine modeste mais suffisante.

A Alger, ces établissements sont nombreux. L'affluence y est toujours très dense. Les " tritons " ne se comptent pas et les " ondines " pour-raient rivaliser de grâce et de beauté avec les mannequins de la côte calvadosienne. Elles ont pourtant davantage de race, à défaut d'une ridicule préciosité. On s'amuse, on chante, on s'ébat avec insouciance ; on joue avec la vague taquine, on ne s'inquiète ni du temps ni de la couleur des jambes du voisin. (...) Mais les plages du faubourg Bab-el-Oued ont encore plus de couleur. Ici, c'est le peuple en liesse, libéré de toutes ses entraves. A ce parfum des algues marines se mêle l'odeur des frites et des viandes grillées.

Sur des papiers graisseux les vivres s'étalent en abondance. Le vin coule à profusion dans les gobelets. Les guitares égrènent quelques notes mélancoliques. L'homme se repaît de mangeaille, et la femme tend à un marmot qui s'agite et qui piaille, son sein gonflé de lait.

Et le soir, quand le soleil a disparu derrière le mont de Sidi-Ben Nour, les petites Espagnoles au rire félin se roulent, énamourées, dans les sables humides...


 

* Des stations mondaines aux plages populaires de chez nous (extrait). L'Afrique du Nord illustrée, 26 juillet 1936