Minorquins en Floride

D'après le livre de Philips D. Rasico El Llibre d'Or dels Minorquins de la Florida*

Madiana Delaye-Lastrajoli


 

Nous voudrions vous conter l'émigration des Minorquins en Floride, d'après le livre de Philips D. Rasico.

Après la Guerre de Sept ans (1756-1763), la Grande-Bretagne revint occuper l'île de Minorque et, suivant les termes du traité de paix défini au cours de ce conflit international, elle reçut aussi la péninsule de Floride, entre autres territoires nord-américains.

En occupant ce dernier territoire, la Grande-Bretagne le divisa en deux provinces distinctes : l'orientale et l'occidentale.

Un millier de Minorquins

Dans le même temps, une proclamation royale consentait des conditions très favorables pour l'acquisition de terres afin de stimuler l'émigration et ainsi de convertir la péninsule en une colonie productive à base de cultures et d'exportation de coton, chanvre, maïs, riz, indigo, etc…

L'un des Britanniques qui - dès qu'il eut connaissance de la proclamation de 1763 - profita de ces conditions, fut un médecin écossais nommé Andrew Turnbull.

C'était un homme assez aisé qui, avec deux associés de Londres, reçut quelque 101 400 acres de terres dans la Floride orientale, le long de la baie dite Mosquitos (moustiques) dans un endroit que Turnbull baptisa Nova Esmirna (la nouvelle Smyrne). Ce territoire se trouvait approximativement à une distance de 75 miles (environ 120 km) au sud de la ville de Sant Agusti, l'antique capitale de la Floride.

Turnbull vint en Floride orientale une première fois, à l'automne de 1766 afin de se rendre compte personnellement de l'état de ses terres et ensuite y établir une plantation à Nova Esmirna. Il revint en Angleterre au début de l'année suivante pour entreprendre des démarches en vue de trouver des colons pour son "empire colonial".

Au début, l'intention de Turnbull semble avoir été de recruter seulement 500 Grecs pour ses terres de Floride, de les réunir au port de Mahon, dans l'île de Minorque, et d'en assurer l'acheminement. Finalement, au lieu des 500 Grecs, le médecin accompagna un total de 1 403 personnes provenant de divers pays méditerranéens : Italie, Corse, Grèce et surtout Minorque, qui compta environ un millier d'âmes, dont beaucoup de clandestins découverts à bord des bateaux au dernier moment.

Et, le 31 mars 1768, la flotte leva l'ancre pour faire voile vers l'Amérique du Nord. Passant par Gibraltar, on dut échanger l'un des sept bateaux contre deux, et c'est ainsi que huit embarcations traversèrent l'Atlantique.

Le 26 juin, les premiers bateaux arrivèrent à Sant Agusti d'où les immigrants ayant survécu au long et difficile voyage, continuèrent leur route sur Nova Esmirna, les uns en voiliers, les autres à pied ! Des 1 403 passagers partis de Minorque avec Turnbull, 1 255 seulement arrivèrent à destination ; 148 sont morts au cours de la traversée ; six mois plus tard, il en manquait encore 450.

Peu après avoir été établis dans la plantation de Nova Esmirna, durant l'été 1768, les immigrants souffrirent d'innombrables malheurs, comme la faim, le manque d'habitations adéquates, les conditions de vie insalubres, les pestilences provoquées par la malaria, le travail très pénible et - non moins déplorable - le traitement dur et même cruel des contremaîtres de Turnbull et du médecin lui-même !

Tous ces facteurs furent donc responsables en grande partie de l'écroulement de la plantation au bout d'une année.

Au mois de mai 1777, les colons abandonnent en masse la colonie agricole de Mosquitos et se réfugient à Sant Agusti où demeurent encore actuellement beaucoup de leurs descendants.

Le rôle des religieux

Parmi les Minorquins qui s'embarquèrent avec le dr Turnbull, au port de Mahon en mars 1768, il y avait deux prêtres catholiques. L'un était Pedro Camps Janer, natif d'Es Mercadal et vicaire de l'église de Sant Martin, dans cette ville. Il était docteur en théologie à l'université de Majorque.

L'autre était le P. Bartolomé Casasnovas, un religieux du couvent augustinien d'El Toro, et également originaire de Minorque.

Ces deux ecclésiastiques accompagnèrent les colons en Floride, sans doute sur les instances du clergé minorquin et du dr Turnbull lui -même. Celui-ci ne pouvait accueillir les deux prêtres orthodoxes prévus originairement pour les colons grecs, la grande majorité ayant été des Minorquins catholiques.


 

Le rôle de ces religieux était important dans la vie de ces recrues, d'autant qu'un accord entre l'Espagne et la Grande-Bretagne avait garanti l'exercice libre du catholicisme.

Pourtant, les Anglais qui, officiellement, sont protestants, ne respectèrent pas les termes de cet accord, et interdirent la communication ouverte entre l'évêque de Majorque et les paroisses minorquines...

Les P. Camps et Casasnovas partirent donc pour la Floride sans avoir pu obtenir de permis officiel de l'évêque de Majorque. Il semble qu'ils aient eu l'autorisation du seul vicaire général de Minorque.

Ceci a peut-être causé quelques difficultés dans le destin de cette colonie nord-américaine. Avant de partir de Minorque, les deux prêtres avaient demandé à Rome les autorisations nécessaires aux missionnaires apostoliques. Celles-ci ne leur sont accordées que le 8 juin 1768 alors qu'ils se trouvaient en transit en Floride mais, pendant trois ans encore, ils durent attendre la confirmation officielle du diocèse qui les instituait dans leur rôle de missionnaires.

En effet, il faut se rappeler que la Floride était encore britannique, donc officiellement protestante : on ne pouvait y établir de diocèse catholique ! Les deux prêtres ne surent donc pas, au début, à qui s'adresser pour résoudre cette question.
 

Le Père Camps bénissant une famille minorquine (Ph. M. Delaye)

Finalement, le P. Camps essaya de trouver une solution et écrivit en octobre 1768 à l'évêque de Cuba par le biais de pêcheurs cubains passant près de la côte de Nova Esmirna. Ce message produisit une grande confusion qui engendra des soupçons, tant à Cuba qu'en Espagne ! Personne n'avait connaissance de l'existence de ces colons dans cette paroisse catholique de la Floride orientale…

Mais le P. Camps s'entête. Le 3 décembre 1771, il transmet un autre message par les pêcheurs cubains.

Enfin, avec l'appui du Saint-Siège, l'évêque de Cuba autorise les prêtres minorquins à exercer leur sacerdoce pendant vingt ans.

Des habitations en palmier nain

Il y a relativement peu d'informations sur la paroisse établie par les P. Camps et Casasnovas dans ce lieu de la Floride orientale dénommé Mosquitos ou Nova Esmirna. Une des principales sources est la correspondance entre le P. Camps et l'évêque de Cuba, Santiago de Echevarria d'une part, et de celui-ci avec les officiels de la couronne espagnole d'autre part.

On sait, par exemple, qu'à la fin de l'année 1770, le taux de mortalité chez les immigrants avait commencé à diminuer comparativement à celui des deux années antérieures ; et aussi qu'à cette époque, la plupart des colons vivaient dans des habitations faites en palmier nain.

On apprend aussi que les Mahonnais avaient construit une habitation pour les prêtres et une église spacieuse dédiée à saint Pierre. Celle-ci possédait en 1772 un autel sous un crucifix de métal et deux statues, l'une de saint Pierre et l'autre de saint Antoine.

Selon les prêtres Camps et Casasnovas, on y prêchait chaque dimanche et fête, on y administrait les sacrements et organisait des processions publiques sans que personne n'y fasse de difficultés.

Les immigrants comme les Anglais avaient un grand respect pour les deux missionnaires minorquins.

A la fin, l'épouse du dr Turnbull faisait même partie des paroissiens, fréquentait l'église et recevait les sacrements !

Dans sa lettre du 4 janvier 1772 à l'évêque de Cuba, le P. Camps faisait remarquer que la paroisse de San Pedro comprenait 705 familles de travailleurs, parmi lesquels il y avait 500 pratiquants : 60 jeunes en âge de se confesser et 40 enfants qui n'avaient pas encore sept ans. Il y avait de plus trois habitations où vivaient une cinquantaine de jeunes sans famille… et parmi les paroissiens, on comptait 70 hommes de moins que les femmes. Dans cette paroisse, bien que tous les colons ne fussent pas minorquins, ils furent souvent considérés comme tels. Parmi ceux qui étaient d'une autre origine, il y avait quelques Italiens de Livourne et 50 Corses ayant tous des femmes minorquines.

Si la lettre du P. Camps donne une image assez positive de la colonie de Nova Esmirna - ou du moins de la paroisse San Pedro, la vie journalière des immigrants devait l'être moins… Sans doute, à cette époque, leur misère devait encore perdurer.

Ainsi, il écrivait, le 3 juillet 1776, à l'évêque de Cuba, que l'anxiété de ces gens avait été si grande, en 1774, que le P. Casasnovas n'avait pu la contenir. Ils élevèrent même la voix contre Turnbull, ce qui eut pour effet d'en faire expulser quelques-uns et de les déporter en Europe.

Le P. Camps avait lui aussi dénoncé la souffrance des paroissiens, mais le gouverneur de la province lui avait enjoint de s'occuper exclusivement de la vie spirituelle des colons !

Par l'entreprise du P. Casasnovas, il a écrit au vicaire général à Minorque pour demander quelques autres prêtres minorquins pour sa paroisse San Pedro. Il semble cependant qu'il n'ait jamais reçu de réponse...

Outre la correspondance sus-mentionnée entre le P. Camps et l'évêque de Cuba, puis avec le gouvernement espagnol, il y a diverses autres sources qui donnent aussi des informations sur la vie des colons de Nova Esmirna entre 1768 et 1777.

Ces sources sont, entre autres, la correspondance officielle du gouverneur de la Floride orientale, une collection de 21 requêtes faites par quelques colons (dont des Minorquins) aux autorités provinciales en mai 1777, et le registre paroissial du P. Camps, appelé populairement le " Livre d'or des Minorquins".

Actes de baptême...

Ce registre se compose de sept volumes et de documents concernant le diocèse de Sant Agusti. L'un d'eux porte le titre de Registre de Saint Pedro de Nova Esmirna et autres souvenirs (1768-1836). Sur la couverture de celui-ci est noté "livre second" des baptêmes de la paroisse Saint-Pierre de la Floride orientale.

Ce registre paroissial comprend donc une liste de baptêmes célébrés à Nova Esmirna d'abord, puis, plus tard, à Sant Agusti, paroisse où fut transféré le P. Camps en 1777.

Les actes de baptême comptent d'abord 92 feuillets écrits sur deux pages. A la suite, apparaissent 32 feuillets d'actes de mariage qui semblent avoir été célébrés postérieurement et reportés ici ou provenant d'un registre différent ?

Les actes de baptême signés par le P. Camps commencent le 25 août 1768 et incluent aussi bien des actes célébrés par le P. Casasnovas. A partir du 21 août 1784, on trouve divers actes signés par le P. Michael O'Reilly, l'un des deux prêtres irlandais qui accompagnèrent les Espagnols à Sant Agusti quand la couronne espagnole reprit possession de la Floride.

Ainsi, on constate que le premier baptême célébré par le P. Camps à Nova Esmirna fut celui de Maria Famanias, fille de Bartholomé et de Catarina Roger, née le jour précé-dent à 2 heures, le 24 août 1768.

Le même jour, fut baptisé Bartholomé Antonio Ximenez, fils de Rafaël et de Margarita Melia, né en mer (20 mai 1768), de même qu'Eulalie Elquina (Alzina), née aussi en mer le 25 avril, de Juan et Antonia Olives, et Benito Buenaventura, né également en mer le 26 avril, mais de parents "inconnus"(?).

(NDLR - Peut-être sont-ils morts à bord ?)

Tous ces actes ont été rédigés en castillan et portent la signature : Dr Petrus Camps, cura de la misión apostólica ou seulement Dr Petrus Camps.

Il faut enfin noter que ces actes en castillan sont établis jusqu'au 25 juin 1776, date à partir de laquelle tous les actes, pour un motif inconnu, furent ensuite écrits exclusivement en latin.

Quant aux actes matrimoniaux enregistrés à la fin du registre, ils semblent assez incomplets : le plus ancien, celui du mariage de Joseph Pons avec Joanna Llambias, indique la date du 15 septembre 1776, et le plus récent correspond au 6 juillet 1784 ; c'est regrettable : ces actes, à la différence des baptêmes, donnent des indications précieuses sur le lieu d'origine des colons mariés.

Ils nous informent, par exemple, que, le 10 juillet 1777, se sont mariés à Nova Esmirna Rafaël Ximenes, veuf d'Alayor, avec Maria Remeller, de Sant Felip (es Castell).

Transfert de l'église San Pedro

D'autre part, ces actes font penser que tous les immigrants n'ont pas quitté la plantation de Nova Esmirna au printemps de 1777 ou, en tous cas, quelques-uns d'entre eux sont retournés chez eux pour se marier, et le P. Camps s'y trouvait encore en juillet (?)

Dans le registre suivant, sont fournies des données sur les émigrants ayant fui la plantation de Nova Esmirna pour se réfugier à Sant Agusti. On y remarque l'observation sui-vante faite par le P. Camps :

Le 9 novembre 1777, l'église de San Pedro de la ville de Mosquitos a été transférée à la ville de Sant Agusti avec la colonie de Mahonnais précédemment installée à Mosquitos, et le prêtre et missionnaire apostolique, le dr Don Pedro Camps qui était dans cette précédente ville (Dr Petrus Camps, prêtre).

Ce même registre nous informe aussi indirectement sur les relations sociales entre les membres des divers groupes ethniques qui constituaient la colonie de Nova Esmirna.

Le P. Camps, dans une lettre à l'évêque de Cuba, indiquait que la majorité des immigrants à Nova Esmirna étaient minorquins, alors qu'il y avait quelques Italiens et Corses et quelques individus venant de Grèce, de France, de Smyrne, en Turquie, entre autres pays.

La partie correspondant aux baptêmes donne aussi l'origine d'autres colons par l'examen de leurs noms, comme, par exemple, Antonio Estefanobili (grec ou corse grec), Juan Tomsen (anglais ou anglo-américain).

Le même registre nous renseigne aussi sur l'intégration, et plus probablement l'assimilation des colons non minorquins, ainsi que sur la culture et la religion de ces groupes si nombreux.

Les actes de baptême indiquent que les immigrants d'origine italienne, corse, grecque, etc., furent souvent parrains d'enfants minorquins ou témoins lors de mariages des membres de ce groupe.

A noter quand même qu'il y a peu de mariages enregistrés entre un Minorquin ou une Minorquine et une personne d'un autre groupe ethnique.

Par ailleurs, "le Livre d'or" apporte également des dates importantes quant à un supposé "complot espagnol" dans la Floride orientale durant l'époque de l'occupation britannique.

L'historienne Carita Doggett, dans son livre publié en 1919 sur André Turnbull et la colonie de Nova Esmirna, nous apprend qu'en 1774 une barque de pêche cubaine fut arraisonnée près de Nova Esmirna sur ordre de Turnbull, et que, en questionnant l'équipage, il découvrit des preuves d'une communication subversive entre les Minorquins et le gouvernement espagnol à Cuba.

"En conséquence, dit C. Doggett, un prêtre et divers Minorquins furent arrêtés, jugés et exécutés à Sant Agusti par les autorités britanniques" (?)

Importance stratégique

Bien que cette historienne n'apporte pas la preuve formelle d'un "complot espagnol", une étude plus récente de Light T. Cummins (un autre historien), nous révèle la justesse partielle de cette thèse.

Quand la Floride fut cédée à la Grande-Bretagne en 1763, quelques Espagnols y sont restés mais très peu en réalité. Parmi ceux-ci, Luciano de Herrera, un Espagnol floridien, né à Sant Agusti aujourd'hui : St Augustine), est resté pour résoudre une série de problèmes relatifs au transfert de propriétés que les Espagnols avaient laissées en se retirant de la péninsule en 1764. Herrera acquit la confiance des autorités britanniques de la Floride orientale. Ceux-ci ignoraient peut-être que ce même Herrera avait été recruté comme espion par le gouvernement espagnol.

Déjà, en 1770, le commandant général de Cuba s'était rendu compte de l'importance stratégique de la colonie minorquine établie à Nova Esmirna, et dès lors il avait donné des ordres à tous les patrons de barques de la Havane qui passaient souvent près de cette côte orientale, de maintenir le contact avec ces colons afin d'obtenir des informations sur les activités des Anglais.

Luciano de Herrera

Selon l'historien Cummins, les activités d'espionnage de Luciano de Herrera auraient commencé en janvier 1772 quand il envoya au père Camps une communication sur le mouvement des troupes britanniques à Sant Agusti et sur les préparations guerrières qu'il s'y faisait.

Herrera craignait que ces activités puissent se diriger contre l'Espagne et il pria le père Camps de recueillir des informations auprès de toute barque cubaine qui passerait à proximité de Nova Esmirna. Ce que fit précisément ce prêtre minorquin la nuit du 24 janvier 1772 quand, avec l'aide d'un compatriote, il envoya un message à un pêcheur cubain nommé Antonio Marin.

Les activités subversives d'Herrera, de même que les relations entre le père Camps et les immigrants minorquins continuèrent jusqu'à la fin de l'année 1781, quand ces contacts secrets furent découverts par les Anglais.

Herrera fut obligé de fuir vers la Havane.

Le Livre d'or confirme d'ailleurs une relation plus intime entre Luciano de Herrera et les colons de Nova Esmirna. Cet Espagnol floridien y apparaît très souvent comme parrain d'un baptême ou témoin de mariage, aussi bien de membres minorquins que d'Anglais et autres, célébrés tout d'abord à la paroisse de San Pedro des Mosquitos, puis à la même paroisse quand elle a été transférée à Sant Agusti en 1777.

En outre, on sait à travers la correspondance entre l'évêque de Cuba et le ministre des "Indes espagnoles" que le même Herrera fit tout son possible et en vint à intenter un procès devant la cour de Sant Agusti afin d'obtenir le déplacement du père Camps dans cette ville l'année 1777, alors que les agents de Turnbull ne voulaient pas de son transfert.

Où est donc passé le registre original ?

Toujours à propos de ce fameux Livre d'or, il semble qu'il ne s'agisse pas d'un seul registre mais de la combinaison de deux : l'un dédié aux baptêmes, l'autre - dont on n'a conservé que quelques fragments - aux mariages. Une preuve en est le fait que la note du père Camps sur le transfert de la Paroisse de San Pedro à Sant Agusti est écrite de façon identique sur les deux morceaux de l'unique manuscrit connu.

D'ailleurs, il est évident que le registre des baptêmes n'est pas l'original comme en atteste le titre "livre second" des baptêmes de la paroisse S. Petri de la Floride orientale (en latin).

Il est possible que la solution de ce problème se trouve à Minorque !

Les actes notariés du fonds des Archives historiques à Mahon (A.H.M.) conservés actuellement à la bibliothèque publique de cette ville, révèlent qu'à partir de l'été 1768 sont revenus à Minorque des notes du père Camps sur la colonie établie à Nova Esmirna. Ainsi, en marge du testament de Tomas Salom d'Alayor, fait le 14 mars 1768 par devant le notaire Joan Tremol, on peut lire la mention "décédé en la ville de Floride, suivant une lettre datée et signée par le Révérend Dr Pedro Camps, prêtre et curé de la paroisse de Sant Pere de cette ville, le 20 septembre 1771."

De même, en marge du testament de Joan Morro de Mahon, passé par devant le notaire Antoine Flaquer, on peut lire "décédé en Floride orientale… l'année 1770", et en marge du testament d'Antoni Triay passé par devant le même Antoine Flaquer, on découvre la note "décédé le 28 novembre 1768 venant de Floride."

Transcriptions à Minorque

Ces trois exemples cités sont importants parce qu'ils révèlent dans le premier cas et aussi probablement dans le second, que le père Camps continuait d'envoyer à Minorque les avis de décès de quelques-uns de ses paroissiens. Dans le troisième cas, concernant le décès d'Antoni Triay alors retourné à Minorque, les circonstances de son retour suggèrent la possibilité que cet homme avait pu faire partie de l'équipage d'un des huit vaisseaux qui avaient transporté les Minorquins et autres colons vers la Floride orientale.

Il y a encore un autre indice sans équivoque, que le père Camps transmettait à Minorque les transcriptions concernant ses compatriotes établis à Nova Esmirna : quelques photocopies tirées d'un des registres paroissiaux de l'antique ville, ou faubourg de San Felip (Es Castell) mention-naient diverses transcriptions d'actes baptismaux correspondant à la paroisse San Pedro de Nova Esmirna. Ces actes semblent avoir été transmis à Minorque par le père Camps lui-même.

Dans le registre de l'église San Felip on peut lire en latin "ex libro... d'après le livre des baptêmes de la population de l'église paroissiale Sancti Petri, gens de Nova Esmirna, Province de Floride."

Ensuite il est écrit "extrait par moi soussigné, curé de la même paroisse."

Par ailleurs, apparaît la mention du "baptême de Jaume Andreu Bartomeu Moysse, fils de Carles Moysse et de Francesca Colon, le 9 juillet 1770. Le parrain fut le père Bartolomeu Casasnovas et la marraine Gracia Turnbull, fille du patron de la plantation. A la fin de cet extrait est noté : " Dr Petrus Camps, curé."

Moysse, fille des suscités Carles et F. Colon. Elle fut baptisée par le père Bartolomeu Casasnovas le 7 novembre 1773. Ses parrain et marraine furent Luciano de Herrera, l'Espagnol floridien dont il a été question plus avant, et Joanna Maria Neto. Le père Camps a approuvé et signé cet acte.

Ces deux extraits du registre de Sant Felip correspondent exactement aux actes de baptême du Livre d'or à cette différence que ceux-ci étaient rédigés en latin et ceux-là en castillan.

Ces informations peuvent avoir été rapportées personnellement par le père Casasnovas avant son expulsion de cette province ?

De plus, il n'est pas impossible non plus que le même prêtre ait ramené le manuscrit original des baptêmes, le livre "Primus" de la paroisse San Pedro de Mosquitos dont on ignore encore aujourd'hui ce qu'il est devenu.

Recensement de Sant Agusti l'année 1784

Selon les termes du traité de paix signé à Paris en l'an 1783, l'Espagne récupéra son antique colonie de la Floride, qui avait été cédée à la Grande Bretagne à la fin de la guerre de 7 ans. Ce ne fut cependant que le 27 juin 1784 que les troupes espagnoles provenant de la Havane arrivèrent à Sant Agusti sous le commandement du nouveau gouverneur de la Floride, Vicente Manuel de Zespedes.

Celui-ci prit possession officiellement de la Floride au nom de la couronne espagnole, en un acte solennel signé le 12 juillet 1784 à 4 heures de l'après-midi en la ville de Sant Agusti dans le château de Sant Marc.

Le lendemain de ce changement de drapeaux, le prêtre minorquin Pedro Camps officia une célébration religieuse pour remercier Dieu du retour de la Floride à l'Espagne. Et le même jour, le père Camps remit au gouverneur Zespedes deux mémoires - l'un daté du 12 juillet 1784 et signé par 21 personnes italiennes, corses et grecques, l'autre daté du jour suivant et signé par 50 Minorquins - au nom des anciens habitants de la colonie agricole de Mosquitos (Nova Esmirna) établis à Sant Agusti en 1777.

Une fois le transfert officiel de remise de la Floride effectué, le gouvernement espagnol éprouva la nécessité de déterminer le nombre et l'identité exacts des habitants qui avaient décidé de rester sur la péninsule au lieu de partir avec la majorité de la population britannique.

" Vassaux naturels "

Pour arriver à cette tâche, le gouverneur Zespedes mit au point en 1784, un recensement de la population de Sant Agusti. Malheureusement, on semble ne pas avoir conservé à ce jour aucun manuscrit complet de ce document. Tout ce qu'on connaît, c'est une copie partielle qui ressemble plus à un brouillon ou à une version préliminaire.

Le 20 octobre 1784, Zespedes écrivit une lettre au ministre des Indes José de Galvez, pour l'informer qu'il avait préparé un recensement des sujets britanniques résidant encore à Sant Agusti et aux alentours de cette ville.

Il avait décidé en plus des noms de familles, "d'ajouter le nombre de familles, de serviteurs, de chevaux, de bovins, leur résidence, le métier et la religion de chaque chef de famille selon qu'il désire la garder ou prendre celle des ressortissants de sa Majesté."

Les Minorquins étaient alors considérés comme vassaux naturels, et Zespedes remarque qu'ils " sont en général des gens laborieux, les grands comme les petits ; bien que mal élevés par rapport aux Anglais, ils ont conservé la religion catholique et utilisent leur langue maternelle.

Les uns sont commerçants, d'autres paysans et d'autres encore pêcheurs. Il y a peu d'ouvriers. Parmi les commerçants, il y en a qui disposent de biens allant de 1 000 à 8 000 pesos, et d'autres sont propriétaires de cotres et goélettes. Les mieux nantis cultivent leur champ à proximité immédiate de la ville. Très peu sont propriétaires de terres. On leur alloue 4 à 5 mesures de grains comme du maïs et autres céréales qu'ils sèment."

Habitants et " voisins de village "

Etant donné que ce recensement de 1784 est incomplet, il est difficile de connaître tous les noms des anciens colonisateurs de la plantation de Nova Esmirna qui résidaient alors à Sant Agusti ou dans les environs de la ville.

Suivant le rapport du gouvernement de la province de la Floride orientale, cette immigration représenta davantage d'habitants blancs qu'il n'en était arrivé jusqu'alors en Amérique.

Un examen de la copie partielle qui en a été conservée, révèle un total de 138 personnes appartenant à ce groupe de colons dont les noms mentionnés sont ceux des chefs de famille.

Ces habitants se trouvaient répartis en trois groupes :

- anciens "Floridiens, Minorquins, Italiens et Grecs" = 83 personnes

- puis "Italiens, Minorquins, Grecs" = 53 personnes

- les 2 membres supplémentaires ont été découverts sous l'en-tête "voisins du village"

Des 138 habitants enregistrés, le groupe ethnique le plus important est celui des natifs de l'île de Minorque (64,4 %) suivi par les Italiens (11,5 %), les Corses (7,2 %) comme le détaille le tableau ci-après.

 

Origine des Minorquins, Italiens, Grecs... (1784)Métiers des Minorquins de Sant Agusti (1784)
       

Minorque
Catalogne
Ile de Candie
Italie
Irlande
Andalousie

89
3
1
16
3
1

Corse
Majorque
Los Infantes
Floride
Grèce
France
Ile de Milo

10
2
1
4
2
3
1

Agriculteur
Sacristain
Menuisier
Tailleur
Pêcheur
Scieur
Tailleur pierres
Blanchisseur

40
1
9
1
8
1
5
1

Marin
Maçon
Boutiquier
Forgeron m. ferrant
Patron pêcheur
Boulanger
Cordonnier
Commerçant

5
1
3
1
3
1
2
1

La majorité des résidents nés à Minorque étaient agriculteurs, c'est-à-dire des paysans, bien que quelques-uns se consacraient à d'autres travaux. Quelques-uns exerçaient des métiers spécialisés.

Ce recensement indique aussi souvent le nom de la rue ou bien le secteur de la ville (ou d'une autre zone des environs) où vivaient les Minorquins. Quelques exemples : "près de la chapelle minorquine", "en face de la chapelle minorquine", "près de leur église" et encore "parmi la population minorquine" (certainement dans leur quartier ?), "rue des Minorquins", "parmi la population grecque" (leur quartier ?), "rue des Grecs", "de l'autre côté du pont", "dans la campagne", "près de la porte de la première ligne" (?), "derrière la chapelle de la vierge au lait"… entre autres.

Mais ce recensement révèle aussi 51 Minorquins (ou familles minorquines) qui possédaient une maison ou une cabane, tandis que trois vivaient dans une maison louée.

D'après les biens meubles et immeubles que possédaient ces résidents, une seule personne était propriétaire d'une boutique. Presque tous les paysans louaient les terres qu'ils cultivaient, sauf deux qui étaient propriétaires d'un nombre considérable d'acres. On retrouve en effet trace de l'achat d'Isavel Perpal pour 500 acres, et celle de Llorença Capo, pour 175 acres.

Un cas extraordinaire

En fait, Isavel Perpal, souvent dénommée la Señora Perpal ou Mme Perpal sur les documents floridiens de l'époque, représente un cas extraordinaire de progrès socio-économique vu que, outre les terres ci-dessus, elle possédait aussi trois maisons à Sant Agusti, six esclaves, trois chevaux et une vache !

Entre autres biens immobiliers appartenant aux membres de cette communauté, il faut aussi ajouter ceux qui vivaient en dehors de la ville.

D'après le recensement, ils avaient au total : 21 chevaux, 1 jument, 3 vaches, 1 bouc, et puis 1 cotre et 1 barque. De plus, ces mêmes habitants avaient 32 esclaves en propriété et 3 en location.

A la fin de l'année 1786, un recensement additionnel fut mené à terme par le prêtre irlandais Thomas Hassett. Celui-ci avait étudié à Salamanque et était arrivé à Sant Agusti fin 1784 afin de prendre en charge la paroisse principale. Ses chiffres ne concordent pas avec ceux de Zespedes !

Mais, pour conclure l'étude de ces recensements même s'ils ne sont pas en données directes, il ne faut pas oublier que - outre les Minorquins cités, il y en avait un de plus : Pedro Camps, missionnaire apostolique et recteur de la chapelle minorquine de Sant Agusti, qui était né dans la ville de Mercadal à Minorque, en 1719 ! ?

2005

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N.D.L.R. - Le Llibre d'or dels Minorquins de la Florida contient des listes, incomplètes, d'actes d'état civil comme il en est fait état dans le présent récit. Si vous pensez avoir un " oncle d'Amérique ", vous posez-nous la question !
 

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