Les Maltais en Algérie

Marc Donato


Autour de Nadine Derouinau-Carbonel, des administrateurs et de membres de l'association, Marc Donato, spécialiste et auteur d'un mémoire de maîtrise sur L'Émigration maltaise en Algérie au XIXe siècle, a, dans un esposé, évoqué, dès l'automne 1983, l'émigration sauvage et secrète de tous ces Maltais qui fourniront tant d'ancêtres aux Français d'Algérie...

« Dans le cadre des études universitaires, je suis en train de réaliser, non pas une thèse mais un mémoire qui aura dans les 200 à 250 pages, peut-être plus.

J'ai choisi ce sujet parce qu'il me concerne personnellement, mais cela ne peut pas constituer en soi un travail complet, sur le plan de la recherche, d'ailleurs quel travail est complet ! J'y travaille d'arrache-pied depuis plus d'un an. Ma démarche est tout à fait différente de celle que vous pouvez avoir, c'est celle d'un historien qui est aussi différente de celle que je peux avoir pour mes ancêtres ou les vôtres, vous généalogistes qui recherchez des ancêtres maltais, n'avez pas non plus les mêmes motivations que moi.

A partir du moment où l'on entre au niveau de la famille de l'individu, l'intérêt pour l'historien n'est qu'anecdotique. J'avais lancé une enquête, certains d'entre vous m'ont envoyé des communications, d'autres des papiers de famille, des témoignages. Le professeur devant qui je soutiens ce mémoire en septembre, restera indifférent devant le fait que la famille Getz soit allée s'installer à Alger, Debono à Bône ou Siberras à Condé-Smendou ou El-Arrouch... Ceci pour situer mon travail.

Autre chose, tout ce que je vais vous dire a été prouvé par des papiers que j'ai trouvé aux Archives ou dans des écrits qui ont déjà été faits avant ce que je fais. On a écrit peu de choses sur les Maltais.

Peu de choses ont été faites sur cette émigration ( un sociologue maltais de Tunisie travaille sur de la sociologie mais pas de l'émigration ) Un ouvrage a été écrit sur l'émigration maltaise en général au 19e siècle, mais pas sur l'Algérie. Ce travail se limite très précisément à 1830, un peu avant, un peu après, et jusqu'au recensement de 1896. Je ne vais pas plus loin ; autrement dit, pour nous tous, autour de cette table, les renseignements que nous avons ne rentrent pas là-dedans. Si je devais vous poser une question, je vous dirai : vous, que savez-vous des Maltais en 1830 ? Cela m'étonnerait que beaucoup répondent parce que l'on n'a rien... J'ai donc recherché des papiers, des statistiques, j'en ai trouvé beaucoup, rien d'autre.

En 1896, c'est le dernier recensement car en 1901, dans le recensement qui a suivi celui de 1896, les Maltais ne sont plus recensés en tant que tels. Après, les recensements suivants les reprennent en tant que Maltais. Pas en 1901, parce que la colonie était trop réduite et on les a mis avec les étrangers ; Espagnols et Italiens étaient comptabilisés, pas les Maltais, car la colonie était déjà décimée par la loi de naturalisation de 1889.

Les raisons de cette émigration

Quelles sont les circonstances qui ont fait que les Maltais ont émigré ? Ce qui vient en premier à l'esprit, c'est de dire que, comme pour la plupart des Espagnols et des Italiens, cela n'allait pas économiquement sur leur île.

C'est vrai mais beaucoup d'autres causes sont intervenues.

1830, sur le plan économique, est une date importante pour l'Algérie bien sûr, mais aussi pour les Maltais ; parce que cela fait une trentaine d'années que les Anglais sont sur l'île et les Maltais commencent à se rendre compte que l'administration britannique n'a rien fait pour eux. Malte est pratiquement devenue une colonie de la Couronne et 1'administration a laissé 1'île se débrouiller par elle-même. C'est important car, sur le plan des investissements faits avant les Anglais (je laisse de côté les deux années où les Français étaient sur l'île), les Chevaliers de Malte, eux, dépensaient énormément d'argent pour entretenir l'île, bien que la misère continuât à y régner, mais ils assuraient les hôpitaux, les travaux publics, la fourniture d'eau. Ils avaient d'énormes domaines en Europe et l'on considérait que Malte était un peu un parasite mais, eu égard à sa position stratégique et le rôle qu'elle jouait sur le plan de la défense de la Chrétienté, l'Europe payait pour que Malte reste ce qu'elle était avec son peuple et qu'elle assure son rôle de bastion avancé de la chrétienté en Méditerranée. Lorsque les Anglais sont arrivés, des dépenses, ils n'en ont plus fait autant et il faudra attendre la période de la guerre de Crimée, autour de 1850, pour que le gouvernement britannique dépense à nouveau de l'argent dans l'île.

Malte est dans une grande pauvreté, la population augmente considérablement et passe de I00 000 habitants au début du siècle au double vers 1900. L'émigration sur l'Algérie va avoir un caractère paradoxal : la France et l'Angleterre ne s'entendent pas et, finalement, l'Angleterre refusant tous les projets d'émigration qui vont se faire pendant le siècle, va favoriser l'émigration en Algérie alors qu'elle aurait aimé, au départ, s'installer elle-même en Algérie mais elle aurait aimé que les Maltais n'y aillent pas puisqu'ils mettaient ce pays en valeur, mais elle aurait voulu en même temps que les Maltais, sujets Anglais s'y installent... autant d'idées contradictoires, difficiles à démêler et de facteurs plus politiques qu'économiques.

Sur le plan des familles qui ont émigré, la population est extrêmement nombreuse, on se marie autour de 15 ans pour les femmes et moins de 20 ans pour les hommes. Le seul mortuaire maltais des Archives d'outre-mer, à Aix, mentionne une famille de La Calle qui perd quatre enfants en trois semaines ; la plus âgée et peut-être pas l'aînée, a 36 ans, la plus jeune a trois ans... donc trente-trois ans d'écart !

Le rapport entre l'économie, la production et la population va déboucher sur la solution de facilité, c'est-à-dire l'émigration. Certains économistes anglais pensent que cette émigration est un palliatif à toutes ces familles nombreuses, à tous ces maux de l'île mais que cela ne peut être une solution définitive.

L'économie de l'île va dépendre de différents facteurs qui sont : manque de ressources naturelles, agriculture très maigre, pas d'industrie, on importe tout. Il y a quatre phases dans l'économie de l'île qui vont pousser ou retenir l'émigration :

1. de 1800 à 1823, antérieure à notre période, qui suit le départ des Français où l'île reste dans une prospérité relative, notamment grâce à la culture du coton ;

2. de 1823 à 1842, une dépression très importante sur le plan économique de l'île ;

3. de 1842 à 1865, avec les guerres de Sécession et de Crimée, là, amélioration importante ;

4. dépression avec le canal de Suez, d'une part, ce qui pourrait être un avantage pour Malte, d'autre part, la navigation à vapeur fait que des courants commerciaux se sont détournés vers l'Algérie, ces bateaux n'avaient pas besoin de relâcher à Malte pour aller vers le canal de Suez, ils relâchaient donc en Algérie ou en Tunisie, court-circuitant ainsi Malte.

Au départ des Chevaliers, ordre hospitalier fondé pour aider les pèlerins qui allaient en croisade puis devenu ordre militaire émigré à Chypre, à Rhodes, puis Charles-Quint leur ayant donné l'archipel maltais et une partie de la région de Tripoli, la population a senti un grand vide tout en leur étant hostile et après aura une certaine animosité à l'égard de Bonaparte. Les Maltais ont vis-à-vis des Français une image négative, mais, après à lumière de l'administraticn britannique, ils se rendent compte qu'avec les Français cela n'était pas si mal que ça !

Et c'est peut-être une des raisons qui va les pousser vers Alger. La grande richesse de l'île, c'est le coton, au début du siècle jusqu'à une époque où le gouvernement espagnol interdit l'importation ce coton étranger. La baisse de sa culture est très importante à Malte et l'archipel va connaître une période de dépression. On a essayé des cultures de remplacement, notamment des céréales, peu intéressantes sur le plan des prix et n'apportant pas les travaux de complément comme le coton, avec le filage, le tissage. Or, pour la plupart des Maltais, ce travail assurait des revenus complémentaires minimes mais qui leur permettaient de survivre.

1815, 1820, l'Egypte de Mohammet Ali lance sur le marché européen du coton bon marché, le coton maltais en subit le contrecoup et par voie de conséquence les Maltais. On arrive tout doucement à 1830. Lors de la guerre de Sécession, le coton européen va repartir en direction de l'Amérique et le prix du coton maltais va redémarrer en flèche, multiplié par 7, apportant vers la fin du siècle une richesse importante mais celle-ci disparaîtra avec la fin de la guerre.

La guerre de Crimée, entre 1854 et 1856, apportera une certaine richesse à Malte car les Anglais vont dépenser beaucoup d'argent dans l'île surtout dans le domaine de la marine militaire, des infrastructures portuaires et autres et c'est le moment où vont passer à Malte des dizaines et des dizaines de bateaux, des milliers de soldats et de marins ; l'archipel va connaître une grande activité économique, mais cela ne durera que le temps de cette guerre.

Malte va devenir une ville-entrepôt à la fois pour les marchandises et le charbon. Beaucoup de navires vont y relâcher. Par exemple, si l'on se penche sur le trafic maritime entre l'Algérie et d'autres pays de Méditerranée, on constate un trafic important entre la mer Noire qui exporte du blé, avec relâche à La Valette avant d'aller vers les ports d'Algérie. De nombreux émigrés Maltais vont prendre ce genre de bateaux pour aller en Algérie.

Les Anglais vont accorder des privilèges commerciaux, supprimer certains droits de douane et Malte, située à égale distance de Gibraltar et de l'Egypte, lorsque le canal de Suez sera ouvert, sera une escale presqu'obligée, du moins importante. On assure à Malte un rôle de stockage de marchandises et de leur redistribution vers d'autres pays, soit du Levant vers l'Europe, soit d'Amérique, d'Espagne, d'Europe vers les pays du Levant Les Maltais vont partir vers les pays du Levant, Tripoli, le Liban, l'Egypte, et vont servir de véhicule à ce commerce de redistribution dans le bassin méditerranéen. À cette époque, Malte va alors devenir un port charbonnier important.

Qui sont ces Maltais qui émigrent ? Les classes populaires, familles nombreuses ; ceux qui font partie de la bourgeoisie n'ont pas émigré tout de suite et se sont désintéressé
 

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