Les Maltais à Bône

Le pionnier maltais a précédé tous les autres

G. Jacques Bertrand


 

Plaine de Bône vers le sud, l'Allelick, Bouni, El-Hadjar (Ph. Jacques Gré, 1977)
 
 

C'est l'éloge d'un peuple. Sous le titre Bône, son " Union ", son peuple (esquisse sociale), L'Afrique du Nord illustrée publiait un très intéressant dossier d'une vingtaine de pages serrées consacré à Bône, dans sa livraison du 16 novembre 1935. Nous en extrayons ces lignes consacrées aux Maltais qui représentaient une part importante de la population de la ville, tant par leur nombre que par leurs activités. André Segui. »

Parmi les six ou sept espèces raciales, rencontrées à Bône dans leur pureté ou leur croisement, la priorité sans doute revient à la compagne fidèle de la première heure, à celle qui devait donner la saveur à l'amalgame social bônois. Priorité, parce que dans les parages de Bône, le pionnier maltais a précédé tous les autres et a payé une lourde rançon aux fièvres, épidémies et à l'insécurité de la broussaille marécageuse. On en trouve même avant l'occupation qui étaient établis dans la région, soit comme jardiniers, souvent captifs, soit qu'ils allaient rapporter de Malte du cumin ou des bijoux en « or rouge ».

Contraint d'émigrer

Le Maltais est plein de vertus solides ; mais serait-il homme, s'il n'avait pas ses défauts ?

Attaché à la terre, tant désirée sur ses îles trop petites, durement conquise en Algérie et enrichie par les apports, végétaux et animaux, de son pays natal, la terre qu'il ne voudra plus lâcher, dès qu'il l'aura mise en valeur, qu'il aime en connaisseur de son métier et en indifférent à d'autres passions, cherchant plutôt, dans son isolément moral de la société et en quelque méfiance de celle-ci, à thésauriser, à l'instar du paysan de France.

Attaché à sa famille, il demande à l'épouse, envers laquelle il est très respectueux et dont il ne saurait guère divorcer, de garder la retenue sérieuse, nécessaire en pays musulman, de s'occuper de la bonne éducation des enfants, quitte à donner plus tard et souvent les filles en mariage aux Français d'origine.

Acquérir le droit de citoyen français

Etant contraint de quitter son foyer original, où sur deux cents km carrés se pressent deux cent mille habitants, il s'est attaché à la France et à l'Algérie qui lui ont offert une cordiale hospitalité. Il est heureux de vivre à l'ombre du drapeau français pour lequel la légion maltaise s'était sacrifiée en Egypte sous Kléber. Dès l'abolition de la course, il a préféré aux autres pays d'immigration l'Algérie, proche par la situation géographique et l'idiome indigène, analogue à son patois. Quoiqu'il soit sujet anglais, ou peut-être précisément, parce qu'il n'est que sujet, non pas citoyen, il préfère aux possessions britanniques la terre française, où il acquerra facilement le droit de citoyen.

Aussi s'est-il fait naturaliser en grand nombre. Il émigre, sans esprit de retour, cesse les relations avec le pays natal, et en oublie jusqu'à sa langue maternelle, dès la troisième génération. Ayant subi, au cours des siècles, seize jougs politiques différents, appartenant toujours au plus fort navigateur, lequel paraissait avoir besoin de la clef de deux mers, il porte l'estampille du peuple amorphe. Donc, s'abstenant de politique, il est pacifique, respectueux de l'ordre et de l'autorité lesquels il désire. Sorti d'un mélange de races, comme indiquent son type physique et ses noms de famille, tirés de l'arabe, du latino-italien, du français ou anglais, et, tout en gardant aussi longtemps que possible ses qualités intrinsèques, il se dissout dans les autres peuples chrétiens.

Le poids des traditions

Attaché à la foi que saint Paul avait, lors d'un naufrage, prêchée personnellement aux ancêtres, foi respectée pendant plus de deux siècles par le maître musulman, et, plus tard, défendue par les Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, jusqu'en 1798, où les sans-culottes, moqueurs et irrespectueux, de Vaubois finirent par faire livrer l'archipel à la révolte et aux Anglais ; attaché aux traditions de ses îles où la séparation des pouvoirs de l'État et de l'Église a été opérée dans un esprit d'équité, où est laissée toute liberté au clergé et aux ordres quant à leur ministère d'autel ou de conscience, la liberté publique aux fêtes religieuses, la liberté privée à l'individu d'aider aussi généreusement que bon lui semble, l'exercice du culte et ses administrants, le Maltais est fier d'avoir été appelé publiquement et quant à lui seul, par Lavigerie, " l'ami fidèle ".

Se créer une situation...

Travaillant de jour et de nuit, robuste, sobre, détestant le faste, fort économe, conscient que le temps ne respecte que ceux qui l'ont respecté, (c'est-à-dire, que rien n'est moins assuré de durer qu'une fortune trop hâtivement amassée), il arrive presqu'infailliblement à se créer une situation matérielle solide. Celle-ci lui permet de ne jamais répondre par un refus à l'appel incitant sa générosité d'aider une bonne œuvre. En connaisseur des belles qualités colonisatrices de cette race, un grand diplomate, Paul Cambon, a recommandé et encouragé, du temps où il était résident général à Tunis, une forte immigration maltaise dans l'Afrique du Nord.

...après avoir débarqué pieds nus

Souvent, le Maltais a débarqué quelque part sur un quai de la côte nord-africaine, pieds nus, ayant pour tout bagage la veste sur le bras et beaucoup d'énergie latente dans sa poitrine. Il cherche à gagner sa subsistance, d'abord comme il peut, soit en portefaix, ouvrier, domestique de ferme, garçon boulanger, commis de commerce ou chauffeur, quelquefois, par exemple, au début de l'occupation française, en interprète (connaissant l'arabe, l'italien, l'anglais, le français) .

On croit découvrir une analogie avec Singapore où bien des millionnaires d'origine chinoise ont débuté comme simples coolies. Avec quelques économies réalisées et parfois grâce au concours de compatriotes, il ouvre une petite boutique, contenant chaque jour un peu plus de comestibles, légumes, fruits, également épicerie, boulangerie ou boucherie. Il augmente bientôt son activité, en tentant, de temps à autre, une opération commerciale qui s'offre à lui, sur céréales, farines, bestiaux, fourrages. Ces marchandises sont celles qu'il préférera, dès qu'il pourra disposer des moyens nécessaires pour en faire le commerce sur une plus grande échelle. Il en fera, de même, l'exportation vers Malte et ensuite à d'autres destinations. Il entreprendra aussi le commerce d'immeubles. Encore au milieu du siècle dernier quelques-uns pou-vaient faire le troc lucratif des produits du sol algérien contre " l'or rouge " de Malte.

Initiative prudente

Comme le Maltais est également, chez lui, excellent marin autant que pêcheur, le nouvel arrivé, s'il s'y connaît, se fera, plus tard, agent maritime, armateur, propriétaire de bateaux de pêche, ou approvisionnera les navires en charbon. Il fera aussi les transports sur terre : roulage, garage. Le garçon de ferme deviendra maraîcher, cultivateur et un jour, à force de sueur et d'économies, peut-être grand propriétaire. Dans les entreprises industrielles, aux possibilités encore bien restreintes, en Afrique du Nord, le Maltais était dans la région de Bône le premier qui actionnait, à force animale, et, plus tard, à vapeur, les moulins à huile, ceux à farine et les fabriques de pâtes alimentaires. Par la diversité de ses occupations, le Maltais fait preuve d'initiative, cependant additionnée d'une forte dose de prudence qui lui conseille de ne pas porter, comme on dit, tous ses œufs dans le même panier.

Honnête et fidèle à sa parole

Le Maltais, deve-nu Français, désire réserver à ses enfants un sort, à son avis, plus enviable, en leur faisant donner une instruction qui se termine à Alger ou à Paris, et laquelle leur permettra d'embrasser des professions libérales ou de se faire officier dans l'Armée française. Ses enfants seront plus rarement fonctionnaires. A Bône même, il y a un médecin, deux pharmaciens, deux professeurs de collège d'origine maltaise. Nombreux sont les Maltais décorés de la Légion d'honneur ou qui font partie de la chambre de commerce et de la municipalité.

Les dispositions du Maltais pour le petit et le grand commerce sont indéniables, - l'entraînement traditionnel ne faisant pas défaut sur ses îles, à l'origine phéniciennes et servant longtemps d'emporium entre l'Europe occidentale et le Levant. Malgré qu'il soit hanté par l'amour, légitime, du gain, son intelligence lui recommande l'honnêteté et la fidélité à la parole donnée, comme les seuls moyens possibles de créer et d'entretenir l'atmosphère de confiance, base de toutes relations commerciales suivies. Sans doute est-il partisan du fair-play commercial des Anglais.

Bône, citadelle maltaise nord-africaine

Les Maltais sont arrivés à constituer les fortunes des plus importantes dans Bône-même, leur citadelle nord-africaine. En dehors, ils ont des propriétés réparties un peu partout. Parmi elles, l'Allélick (sis sur le territoire de la commune de Bône) est resté leur fief rural.

Pour en comprendre le motif, il faut se représenter les peines qu'ils y ont endurées jadis, dont une description, sous forme de roman admirablement réaliste, est donnée dans " Le chant de la noria ", par un jeune Maltais bônois de grand avenir littéraire. A Bône, on ne voit jamais de Maltais quémander l'aumône. Humiliation, devenue inutile du fait de l'existence, depuis 1904, d'une Société amicale franco-maltaise, dénommée " La Valette ", Celle-ci peut être désignée également sous le nom de " Croix de Malte", son emblème.

Une entraide très active

Les premiers pas de la Société ont été guidés par un Maltais, venu pieds nus de Tunis à Bône. Les millions (or) que ce dernier a su acquérir par la suite, ne le laissaient pas oublier la misère des autres, telle qu'il l'avait connue lui-même. Après la guerre et après avoir traversé une époque de sommeil, " l'Amicale " prend un nouvel essor, grâce au talent organisateur d'un homme de cœur et qui la dirige depuis 1924. Ce président met également ses vastes bureaux à la disposition des sociétaires qui s'y donnent rendez-vous. Comme, par suite de l'action sociale de la Société, le Gouvernement de Sa Majesté britannique se voit débarrassé du souci pour ses sujets maltais, se trouvant à Bône et dans le besoin, il a décerné (en 1934) au dit président actuel pour les services rendus, le grade de " Honorary officer " dans l'" Order of the Bristish Empire ".

Maltaise dans son costume traditionnel, rencontrée dans les rues de Mokta
lors du voyage des adhérents de l'association à Malte, Retour aux sources, en 2005
(Ph. Michèle Segui)
 

Ceci indique que la Société se compose non seulement de Français d'origine maltaise, mais également de Maltais habitant Bône et ayant conservé leur nationalité d'origine. Du reste, le vice-consul d'Angleterre est l'un des présidents d'honneur de la " La Valette ". De même, le but de l'Amicale est poursuivi par l'entraide matérielle et morale de tout sorte, apportée aux membres adhérents, et l'aide offerte à leurs compatriotes sujets anglais qui viennent se fixer à Bône. Cette aide comprend principalement : la délivrance de bons de secours (dans les cas d'urgence de secours en espèces) ; le relèvement des naufragés de la fortune par le travail ; l'embauche des chômeurs ; et, le cas échéant, des démarches facilitant la naturalisation. Cependant la Société ne donne aucun prêt d'argent.

Les sociétaires sont aujourd'hui au nombre de six cents environ. Les femmes membres sont exclues de l'administration et des délibérations de la Société. Elles ne prennent, non plus, part au banquet annuel, organisé par le conseil d'administration et honoré de la présence des notabilités locales ainsi que de la presse, le banquet a lieu en hiver et en ville. En été, une partie de pêche dans les environs réunit les hommes-sociétaires toute une journée, agrémentée par la plus franche gaieté.

(...) Un de ses fondateurs et président d'honneur est le doyen actuel des Maltais bônois. (...)

A l'âge de onze ans, il avait débarqué d'un voilier venant de Malte et il n'y est retourné qu'une seule fois, pour une huitaine de jours. Mais il en a fait vivre pour la première fois la fameuse Société de musique de l'île à Bône, afin de contribuer au prestige de ses compatriotes. Toujours loyal vis-à-vis du gouvernement qui lui avait accordé l'hospitalité, il appela le Beau café, créé par lui à Bône, d'après l'impératrice Eugénie. Il s'est fait naturaliser et a donné plusieurs de ses enfants ou gendres à la France en danger. Il reste l'exemple bônois d'un " chevalier de Malte ".

Le Maltais est, pour ainsi dire, réfractaire à l'esprit de retour au " pays " qui n'a jamais été le sien.

G. Jacques Bertrand, docteur ès-sciences politiques et économiques

L'Afrique du Nord illustrée, 16 novembre 1935

 
 
 

   © Généalogie Algérie Maroc Tunisie. Reproduction interdite sans l'accord formel de l'association