Dites-nous... Jean-Jacques Vidal

« Je suis tombé amoureux de Minorque »

 

 

Docteur...

Je suis sûr que vous allez me demander d'où je viens !

Hé bien ! Je suis né à Hussein-Dey où je me suis marié en décembre 1960. A cette époque, avec Marie-Thérèse, nous avons l'impression que l'avenir s'ouvre devant nous. Externe des hôpitaux à l'hôpital Parnet, à Hussein-Dey, il m'est proposé en plus un poste de garde de nuit dans une clinique chirurgicale à Kouba, ce qui représente un apport financier important pour finir mes études. Quant à mon épouse, elle doit occuper le poste d'assistante sociale au lycée Gauthier, à Alger.


Jean-Jacques et Marie-Thérèse
 À Minorque sur une paret seca
Sur son tricycle, Jean-Jacques tout jeune

Cependant, les circonstances ont fait que, comme la majorité d'entre nous,
vous avez dû partir ?

En 1962, il faut déchanter, même si Marie-Thérèse obtient un poste d'assistante sociale dans un petit dispensaire de la banlieue lyonnaise qui a l'avantage d'offrir un logement de fonction pour un loyer dérisoire. Quant à moi, je redeviens simple étudiant en médecine, de surcroît mal accueilli à la faculté de Lyon, et dans l'obligation de prendre un poste de standardiste téléphonique la nuit et les jours fériés !

Le trait est tiré !

A partir de là, inconsciemment, je tire un trait sur cette Algérie qui n'existe plus, préférant m'intéresser à l'histoire des villes qui m'accueillent au fur et à mesure de mes nombreux déplacements qui m'amènent en fin de carrière à Aubagne puis Roquevaire.

C'est à cette époque que vous avez entrepris vos premières recherches…

En effet. En 1997, mon épouse prend sa retraite lui permettant ainsi de débuter sa généalogie. Curieux, je suis ses premiers travaux et, de plus en plus intéressé, je l'aide dans sa quête familiale. Pour moi, c'est le déclic qui va m'inciter à me pencher sur l'histoire de ma famille.

Ayant le bonheur d'avoir encore mes parents, je me tourne vers eux et commence à récupérer les quelques documents en leur possession ainsi que le traditionnel carton à chaussures dans lequel s'empilent les photos qu'ils ont pu ramener d'Algérie. Avec de délicieux moments d'échanges, car chaque photo était assortie d'anecdotes savoureuses.

Je me penche ensuite sur les documents de base de tout généalogiste débutant, c'est-à-dire sur le livret de famille de mes parents, sur celui de mes grands-parents maternels à Bou-Hamedi (heureusement conservé par ma mère car je découvrirai plus tard que l'état civil du Fondouk est absent des relevés), sur les livrets militaires de mon père et de mon grand-père paternel, blessé aux Dardanelles, en 1915, et, surtout, ce qui me rend le plus service, sur le dossier des rapatriés établi par mes parents, relatant les acquisitions de plusieurs générations comme l'achat de la ferme de la famille paternelle en 1842 ou le plan de la maison construite par mon grand-père maternel, en 1934.

Vous étiez déjà bien accroché ?

Il est vrai que lorsque l'on a démarré on veut toujours en savoir plus. C'est ainsi qu'en correspondant avec la famille j'apprends que le frère de ma mère a fait établir tout l'arbre généalogique de sa famille Benejam par le père Marti, à Minorque, avec des détails sur l'histoire de l'île depuis 1558.

Ainsi, pour débuter, je me retrouve avec fierté à la tête d'une branche de mon arbre déjà reconstituée !

À Aix, dans la ruche bourdonnante

Fort de cette expérience je me rends au mois de mai 2001 à Marseille, au XVIe Congrès international de généalogie, bonne occasion pour le néophyte que je suis d'aller déambuler au milieu des stands afin de découvrir cette population de passionnés.


Jean-Jacques répondant à une visiteuse.
Au second plan, Renée Lignez et Roger Dormoy
 

Et là ?

Naturellement, le stand de Généalogie Algérie Maroc Tunisie attire mon attention, occupé qu'il est par plusieurs personnes s'exprimant avec un fond d'accent chantant à mes oreilles. C'est ma première rencontre avec Claude Delaye et Roger Dormoy, qui n'a pas besoin d'insister longtemps pour me faire prendre ma première inscription et m'inviter à passer au local d'Aix-en-Provence pour approfondir mes recherches.

Avec ce nouveau sésame, dès le jeudi suivant, je me pointe au siège de l'association, à la Maison du Maréchal-Juin, pour découvrir dans la salle de lecture le murmure d'une ruche bourdonnante constituée d'une dizaine de personnes attablées devant de nombreux registres, armés du papier et du crayon, outils indispensables au généalogiste, communiquant aussi bien entre elles qu'avec Madiana qui sert d'hôtesse (moments de convivialité ayant disparu avec Internet).

Dans leur dos, des armoires grandes ouvertes avec des rayonnages remplis de tables décennales où chantent bon les noms des villages d'Algérie, relevés avec patience depuis des années par de nombreux bénévoles et, sur d'autres étagères, de nombreux registres concernant les concessions, les naturalisations, les traversées de bateaux et, surtout, des listes de filiations, qui sont une mine d'or pour ma recherche puisque, deux fois sur trois, dans les listes concernant les Minorquins, je retrouve une partie de mes ancêtres.

Enclencher les bobines

Dans un deuxième temps, muni des résultats récoltés chez Généalogie Algérie Maroc Tunisie, en parallèle, je poursuis mes recherches aux Archives nationales d'outre-mer.

Celles de l'état civil se font dans une grande salle située derrière le bureau du président de séance, équipée de tiroirs contenant les boites de microfilms et d'une impressionnante rangée d'appareils de lecture de tout âge et de toute nature avec aussi bien commande manuelle ou électrique.

Très impressionné par la dextérité avec laquelle les habitués manipulent ces bobines, j'ai encore en mémoire l'angoisse du nouveau que je suis qui, malgré les explications, plus que rapides, il est vrai, d'une employée, lance des appels muets aux anciens pour avoir leur aide.

Après avoir enclenché la bobine sur son axe et encore le bon sens, il faut enfiler avec difficulté le film dans l'emplacement de lecture, au bon endroit pour rejoindre une bobine vide de l'autre côté. Il ne reste plus qu'à appuyer sur le bouton pour faire avancer ou reculer le film avec plus ou moins de bonheur afin de tomber sur le bon acte et ensuite se " crever les yeux " dans la pénombre pour le déchiffrer.

Cela a évolué depuis ?

Heureusement qu'à partir de 2009, les actes étant numérisés, il est possible de les lire aux ANOM et surtout de les imprimer, en attendant leur mise en ligne qui est le nec plus ultra.

D'autres recherches aux Archives me permettent de compléter avec bonheur ma généalogie, avec les concessions, ainsi que l'historique du village de Bou Hamedi, commune du Fondouk, ou celui d'Hussein-Dey berceaux de la famille.

La découverte de Minorque

Mais, très rapidement, quel que soit l'arbre ascendant, je bute toujours sur le même mot : Minorque.

Vous nous aviez en effet parlé de vos origines minorquines

Sûr, et c'est pourquoi, au mois d'avril 2002, j'effectue ma première visite de l'île, au cours d'un voyage organisé, afin de retrouver physiquement la terre de mes ancêtres qui compensait pour moi celle de mon Algérie perdue.

Voyage en car depuis Marseille, puis traversée de nuit Barcelone-Mahon en bateau, pour arriver dans le port de Mahon avec comme première vision de l'île une image fugitive et inoubliable du port et de la ville dans la chaude lumière du soleil levant. Avant de rejoindre immédiatement l'hôtel situé au bord de la plage de Cala Galdana avec un très beau paysage malheureusement gâché par les blocs de béton des nombreux hôtels l'entourant (la seule concession de Minorque à un tourisme de masse).

L'après-midi, promenade en bateau dans le port, avec la découverte de l'île du Roi (hôpital militaire français lors de la conquête), l'île de la quarantaine, la " Golden Farm " où l'amiral Nelson venait cacher ses amours avec Lady Hamilton, puis visite de la Taula de Trepuco, monument mégalithique au centre d'un cercle de piliers monolithiques, couverts par une pierre de plusieurs tonnes et, pour terminer, Binibeca, construit en 1972 pour recréer un village traditionnel de pêcheurs avec un dédale de rues étroites, les habitations blanchies à la chaux et des arches mauresques typiques de cette belle île de la Méditerranée, mais qui ne doit pas être calme l'été vu le nombre de plaques " Silencio por favor " à chaque coin de rue.
 


Mahon, l'hôpital militaire
 

Retour aux sources

Ce n'est que le lendemain que je commence vraiment mon retour aux sources avec la visite du mont El Toro, point culminant de Minorque, à 358 m d'altitude. Au sommet se trouve le sanctuaire de la Vierge d'El Toro, patronne de l'île, lieu de pèlerinage des Minorquins depuis le Moyen Âge, mais aussi la statue de la Minorquine, lieu de pèlerinage des Pieds-Noirs depuis son installation par Généalogie Algérie Maroc Tunisie, en 1994.

Le jour suivant, soirée détente le long de plages magnifiques qui me rappellent cette réflexion d'un Vidal trouvée dans un document du XIXe siècle refusant un partage des terres lui attribuant le bord de mer alors que son frère héritait des terres agricoles dix fois plus rentables. Alors que maintenant la rentabilité est inversée… !

L'après-midi, visite de la vieille ville de Ciutadella me permettant de mettre mes pas dans ceux des ancêtres depuis la place El Born relatant le massacre de 1558, au Real Alcazar palais du gouverneur devenu la mairie, en passant par la cathédrale, imaginant les fesses de mes bébés ancêtres plongés dans le baptistère du XIVe siècle lors de leurs baptêmes, par les différents couvents lieux de leur sépulture, flânant dans les " Carrer ", ruelles dans lesquelles ils habitaient, sans compter le marché et toute cette charcuterie, me faisant revivre le temps où gamin, j'assistais à Noël à la fête du cochon.

Nous nous dirigeons ensuite vers le charmant village de San Cristobal (Es Migjorn Gran à l'heure actuelle) fondé vers 1769 par un groupe d'habitants de Ferreries guidés par Cristobal Barber, allié d'un de mes ancêtres, observant dans la campagne environnante des " parets " à perte de vue1.

En effet et ce jusqu'au dernier jour consacré à la visite de l'église de San Luis, construite par les Français en 1761, village de tous mes ascendants paternels, et de Mahon, la capitale, avec le Portal Saint Roque, seul vestige des remparts de la ville, et les musées restituant la vie des paysans au XIXe siècle.

Nous finissons ce voyage par la visite de la Cova d'en Xoroi, ensemble de grottes reliées entre elles par des escaliers vertigineux au-dessus des flots et à l'origine d'une légende : Xoroi, marin turc naufragé, utilisa la grotte comme refuge, puis enleva une jeune mariée qui vivait dans une maison de campagne avoisinante. Ce n'est qu'au bout de quelques années qu'un hiver, après de fortes neiges, des traces de pas apparurent qui menaient à la grotte... Découvert Xoroi, désespéré sauta à la mer, suivi de son fils aîné, emportant ainsi avec lui le mystère de sa vie. Quant à sa femme et ses deux enfants, ils furent transportés à Alaior où ils vécurent le reste de leur vie.
 


Premier acte enregistré
à Minorque
 

Pour ce qui est de votre recherche proprement dite ?

Avec ce seul premier périple, je suis tombé amoureux de cette île et n'hésite pas une seconde pour rejoindre, en 2004, un voyage organisé par Généalogie Algérie Maroc Tunisie avec le même guide, les mêmes endroits à visiter mais plus orienté vers la généalogie grâce à Claude Delaye et, surtout, à Francis Curtès, intarissable sur Minorque.

D'ailleurs, grâce à lui et à son amitié avec le père Sastre, malgré le nombre, nous avons pu pénétrer aux archives diocésaines situées dans la cour de l'Evêché, ce qui me permit de photographier l'acte de mariage d'un de mes ascendants directement sur le registre du diocèse de Ciutadella.

En octobre 2006, je me rends pour la troisième fois à Minorque afin de me consacrer à la recherche des actes. Pour cela, je rejoins les archives diocésaines à Ciutadella qui ont déménagé et se situent au séminaire depuis 2005, dans des locaux neufs, avec à leur tête un jeune archiviste qui, malheureusement pour moi, à la différence du père Sastre, ne parle pas français, ce qui va donner lieu constamment à un échange entre nous par signes ou par écrit !

Dans quelles conditions avez-vous travaillé ?

La salle de lecture, avenante, comprend des armoires coulissantes où sont rangés les registres originaux qu'on ne peut consulter qu'exceptionnellement. Par contre, on peut consulter des tables, classées par localité, renfermant tous les actes, un travail colossal effectué par le père Marti et son successeur, le père Sastre.

Pour visualiser ces données qui sont sur microfilms, il n'existe qu'un seul poste de lec-ture, d'où l'intérêt de se présenter hors vacances en souhaitant être seul, sinon il faut partager la machine avec un autre chercheur ! La lecture est difficile (n'oublions pas la traduction de l'espagnol, du catalan et du latin !) mais, pour une somme modique, des photocopies sont possibles qu'on peut imprimer et déchiffrer ensuite avec une armée de dictionnaires.

Les heures d'ouverture sont restreintes, seulement du lundi au vendredi de 17 à 20 h, ce qui impose de s'organiser pour relever le maximum d'actes, mon épouse me communiquant les numéros de bobine relevés sur les tables et à mon tour lui communiquant à chaque acte les noms des parents afin de chercher les suivants.

Le soir, je reporte les actes dans mon portable et prépare la journée du lendemain, ce qui ne nous empêche pas de visiter l'île et ses merveilles le reste de la journée.

En octobre 2009, nous voilà de retour avec l'intention de finir le relevé des mariages. Je me présente aux archives pour constater la présence d'une autre personne qui finit ses recherches et part le lendemain. Magnanime, je lui laisse volontiers pour cette journée le lecteur de microfilms jusqu'à ce que je comprenne que les archives sont fermées dès le lendemain et pour une durée de 15 jours à cause de travaux dans les ruelles avoisinantes !

Très déçu au premier abord, je me rabats sur les archives municipales de Ciutadella d'abord, puis de Mahon et San Luis.

Bien m'en prend car c'est ainsi que je découvre les " padron ", recensements annuels depuis 1810, dans lesquels on retrouve la description de la famille, l'âge, le domicile et le métier. Sans oublier l'état civil débutant en 1830, les archives du conseil de révision qui concerne tous les individus mâles d'une famille même s'ils meurent enfants, les voyageurs vers Alger et leurs passeports ainsi qu'un plan de Ciutadella datant de 1830 avec le nom des rues à cette époque permettant de repérer non seulement la rue mais la maison d'habitation de nos aïeux. De plus, j'en profite pour visiter les musées et découvrir ainsi les us et coutumes de ces Mahonnais.
 


Cour de l'évêché
 

Un ouvrage familial pour laisser une trace

J'entreprends mon dernier voyage en 2012 pour relever aux archives diocésaines les actes les plus anciens grâce à un début de numérisation facilitant les recherches.

Mais, surtout, je commence à mettre en forme un ouvrage familial rassemblant cette génération des 16 " pionniers mahonnais " en détaillant leur vie à Minorque dans les années 1830, les motifs qui les décidèrent à quitter la terre de leurs ancêtres, pour certains la traversée parfois périlleuse sur de simples bateaux de pêche et leur installation en Algérie à force de courage et de volonté.


Tableau généalogique

Pensez-vous avoir terminé vos recherches ?

Sûrement pas mais ma généalogie est maintenant assez étoffée même si elle est loin d'être finie, en espérant qu'un jour un de mes descendants prenne la suite et retrouve avec joie les actes manquants. J'ai aussi découvert une passion qui m'a permis de rejoindre un groupe de bénévoles qui n'ont pas peur de donner leur temps (et leur cotisation !) pour faire vivre une association qui peut s'enorgueillir de son fichier de plus de 2 500 000 enregistrements mis à la disposition de ses adhérents et de la richesse d'une revue que beaucoup lui envient.

Juin 2017

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