Le voyage de la famille Fug

Jean Maurice Di Costanzo


 

L'émigrant allemand et sa famille doivent affronter et résoudre le problème crucial de la diminution du pécule de départ constitué par la vente de tous leurs biens.

En effet, les diverses étapes obligatoires, à Strasbourg pour obtenir les papiers nécessaires de l'administration, à Marseille avant l'embarquement, dans les différents ports d'arrivée en Algérie pour trouver du travail, amenuisent les économies. Il faut nourrir une famille souvent nombreuse durant ces arrêts.

Aussi, pour parvenir en Algérie, nous ne pouvons parler de voyage type ou de trajet type. Ils varient en fonction de l'origine géographique et sociale de l'émigrant.

Quatre étapes se succèdent pendant le voyage au cours duquel les émigrants se déplacent de village en village :

- rejoindre les villes frontières françaises : Strasbourg, Metz, Nancy.
- atteindre les ports d'embarquements : Toulon, mais surtout Marseille (10 à 20 jours de trajet)
- traverser la Méditerranée (durée : 48 heures à 1 semaine)
- enfin après le débarquement, mettre en valeur une concession ou chercher du travail.

L'utilisation des canaux ou du chemin de fer, le Paris-Lyon-Marseille est achevé en 1855, permettent de parvenir aux ports d'embarquement.

Mais, d'une manière générale, les familles d'un même village s'associent en convoi de plusieurs chariots. Elles transportent ainsi leurs affaires : des coffres contenant du linge et de la vaisselle, plus rarement des meubles, quelques fois des outils s'il s'agit d'artisans.

La majorité des émigrants atteignent l'Algérie en une semaine sur des voiliers des compagnies maritimes marseillaises. C'est dans ce port que se crée la première ligne à vapeur civile. Dès juillet 1841, la compagnie Bazin organise la traversée par ce nouveau type de transport. Il concurrence sérieusement, à partir de 1845, la marine à voile qui s'occupe désormais du transport des marchandises.

Si les émigrants partent dans leur majorité de Marseille, leur lieu d'arrivée en Algérie est beaucoup moins systématique. Selon les sources consultées aux Archives d'outre-mer, 12,7 % d'entre eux arrivent à Alger en 1853-1854. Au moment du plus fort afflux d'allemands en Algérie, ils se dirigent vers l'Oranie, le Constantinois où les demandes d'emploi sont plus rapidement satisfaites. 43,8 % des nouveaux venus accostent à Oran, et tout autant (43,5 %) dans les deux ports de l'Est algérien que sont Bône (24,5 %) et Stora (19 %).

C'est dans cette rade que les treize membres de le famille badoise de Carlsruhe, les Fug arrivent à la fin de l'année 1853. Son chef ,Cornélius, dont l'autorité demeure absolue, est un veuf âgé de 67 ans. Il est accompagné de son fils Martin, de sa belle-fille Rastetter Elisabeth et de ses neuf petits-enfants, ainsi que de deux domestiques. Prouvant la somme de 2.365 F, cette famille a obtenu l'autorisation de cultiver quatre ou cinq hectares du côté de Guelma.

Comme à Bône, une majorité de Maltais et de Napolitains monopolisent le service de batellerie. Leurs barques à voile leur permettent d'effectuer l'aller et le retour entre le bateau et la plage de Stora moyennant finances.

Par un subtil chantage, les bateliers peuvent augmenter le prix sous peine d'attente avant d'accoster. La patience de nos allemands est, alors, mise à rude épreuve.

Embarqués trois jours auparavant à l'aube (vers 6h30) sur le Charlemagne, bateau mixte alliant voilures et machines à vapeur, les Fug bénéficient d'un passage gratuit. C'est après vérification de la somme déclarée que le sous-intendant militaire de Marseille délivre un bulletin d'embarquement à la famille. Elle voyage, alors, en 3e classe avec quelques sous-officiers et soldats de l'armée venus renforcer les troupes stationnées en Grande Kabylie où le révolte gronde.

Ils ont droit au transport gratuit de 50 kg de bagage et reçoivent la ration alimentaire des matelots " qui est abondante et d'excellente qualité " (sic, source L 7, Archives d'outre-mer).

Ils s'entassent sur le pont avec leurs bagages. Lors de la tempête, les lames s'écrasent sur le pont et emportent plusieurs coffres. Quelquefois, il faut même jeter les ballots par-dessus bord pour alléger le bâtiment en difficulté. D'après de rares témoignages, il y a couramment des décès dans ces traversées. C'est alors l'occasion d'une cérémonie rituelle : le corps du défunt est monté sur le pont à la tombée de la nuit, enveloppé d'un linceul et immergé après la prière collective.

Mais ce n'est pas le cas des Fug qui, arrivés à bon port, règlent finalement la somme demandée par les bateliers. Leurs bagages, débarqués sur la plage, sont chargés à dos de mulet et entassés dans des charrettes pour parvenir jusqu'à Philippeville.

Le petite route du littoral serpente à travers une région boisée. Longue de trois kilomètres, elle n'est pas très praticable pour ce petit convoi. Comme toutes les routes confectionnées par l'armée, à cette époque, elles sont rapidement terrassées et plus rarement empierrées. Les Badois arrivent, en définitif, à la " Porte " de Philippeville que gardent quelques soldats du IIIe Zouave. Pour pénétrer dans la ville entourée d'une enceinte de 3,5 km, les Fug doivent s'acquitter de nouveau d'un droit de péage.

A l'intérieur de la cité, ils sont étonnés par l'activité qui y règne.

Réaménagée sur les lieux de l'ancienne Rusicade romaine par le général Valée en 1837, Philippeville est en pleine expansion. Du fait de cette situation, tous les approvisionnements, toutes les troupes passent par ce port. Il s'en suit un mouvement commercial intense.

De plus, dès 1846 la construction du port, débouché logique de Constantine, attire une nombreuse main-d'oeuvre européenne équivalant à presque la moitié des 5.000 habitants de la ville.

C'est le cas des Maltais, première minorité étrangère employée dans le jardinage, le terrassement ; des Italiens dans les entreprises de construction et des Allemands (entre 100 et 200 individus) travaillant comme ouvriers, terrassiers brasseurs, jardiniers. Ils constituent 7% (538 individus) de la population de la petite ville en 1854 et c'est l'année suivante que l'on enregistre la plus forte augmentation de la communauté.

Les Fug doivent alors se rendre au bureau du commandant Lapérine dirigeant la subdivision de Philippeville. Ce dernier, doit prendre en charge les nouveaux venus.

Le problème de l'emploi ne se pose d'ailleurs pas pour eux. Ils doivent être dirigés sur Guelma, distante de 60 kms, puis Guelaat bou Sba, village des environs pour y acquérir la concession gratuite que lui a promis l'administration à leur départ.

Pour les émigrants ouvriers n'ayant pas une somme suffisante leur permettant d'acquérir une concession, la plupart sont accueillis dans les dépôts installés dans les quatre principaux ports d'Algérie entre 1842 et 1870. Des bureaux de renseignements s'y trouvent, pour les placer en fonction des emplois que proposent les gros propriétaires ou des travaux d'intérêts généraux en cours dans le pays. Certains dépôts logent et nourrissent gratuitement durant trois jours les nouveaux arrivants. Libres toute la journée, en quête de travail, ils doivent toutefois se présenter à l'heure du repas et du coucher.

Ces conditions de vie plutôt "militaire" ont d'ailleurs tendance à se prolonger, compte tenu de la situation sur place : possibilités d'emploi, retard de la construction sur les terres concédées. La situation est parfois critique.

En décembre 1853, le ministre de la guerre écrit au préfet du Bas-Rhin pour lui demander de restreindre l'afflux massif des émigrants : " J'ai dû m'appliquer à répartir entre les trois provinces, les ouvriers afin d'éviter en un même point une offre de travail trop considérable. Je vous invite à modérer, l'émigration ouvrière allemande de manière à la mettre en rapport avec l'émigration de familles munies de capitaux "".

Pour les Fug, qui correspondent à ce critère de sélection, le plus dur reste à faire.

Les très dures conditions de vie des Allemands pendant les premières années d'installation ne se différencient guère des conditions générales du moment que connaissent la majorité des immigrants venant de France ou bien d'ailleurs. Jusqu'en 1855-1856, date approximative de l'enracinement démographique européen en Algérie, la réalité quotidienne fut faite de labeur, de fatigue, de maladie, de départ, de mort, pour de lents progrès qui donnèrent l'espoir d'une vie meilleure.

C'est au cours de cette mise en valeur à Guelaat bou Sba que le chef de la famille Fug Cornélius, meurt (le 13 juillet 1854) des suites d'une fièvre pernicieuse selon l'intitulé de l'acte de décès établit à l'hôpital militaire de Guelma. Il n'avait guère vécu plus de six mois sur cette terre que ses descendants firent prospérer.

1986