La vie à Casablanca

en 1900 *

Frédéric Weisgerber

La vie à Casablanca était large et facile. Le loyer des plus belles maisons dépassait rarement soixante pesetas par mois ; un domestique se payait de quinze a trente pesetas (12 à 24 F), et tous les produits du pays étaient très bon marché.

Tanger était alors la seule ville du Maroc où il y eût des hôtels. Casablanca n'en possédait encore aucun, et ce ne fut que quelque temps après mon arrivée, en 1898 ou 99, qu'une brave Espagnole très entreprenante, que tout Casablanca connaissait sous le nom de La Gallega, ouvrit le premier établissement aspirant a ce titre. Il était situé sur la petite place qui porte aujourd'hui le nom de rue Centrale. Au-dessus d'une porte s'ouvrant dans le mur bas faisant face au consulat d'Allemagne (plus tard agence de la Banque d'État et du Maroc et aujourd'hui Hôtel de Cadiz), on avait cloué une planche sur laquelle une main malhabile, dirigée par un cerveau dénué d'orthographe, avait tracé l'inscription suivante :

Fonda _ ultramarinos
se laba y se plancha la ropa
y se benden vevidas

(Hotel - Épicerie - On lave et on repasse le linge, et on vend des boissons)

La porte donnait accès a une vague épicerie garnie de rayons poussiéreux en majeure partie dégarnis : une trappe dans le comptoir permettait de traverser la boutique et de pénétrer dans un patio encombré de caisses éventrées, de baquets, de fûts, de linge tendu sur des ficelles, autour duquel s'ouvraient les portes de trois pièces longues, étroites et sombres à l'usage de dortoirs pour la tenancière, sa famille et ses hôtes éventuels. La cuisine et la lessive se faisaient dans un coin du patio sous un auvent. A l'angle opposé, une espèce d'appentis abritant une table boiteuse couverte d'une toile cirée, entourée de quelques chaises dépaillées et d'escabeaux, tenait lieu de salle à manger. Tel fut, il y a 35 ans, le premier "hôtel" de Casablanca.

Un établissement plus digne de ce nom fut créé quelques années après par une Française.

A toutes ses autres industries, la Gallega avait ajouté l'élevage de volailles. Toute la journée ses poules parcouraient les rues à la recherche de leur nourriture, hantant de préférence les abords des magasins à grains. Le soir venu, la Gallega montait à sa terrasse et, les deux mains en porte-voix, lançait un appel strident vers les quatre points cardinaux. De toutes les ruelles on voyait alors déboucher les poules sous la conduite de leurs coqs.

La Gallega les comptait à mesure et, les voyant toutes rassemblées au pied du mur, descendait une caisse au bout d'une ficelle. Les poules s'y installaient non sans bousculades, chaque coq réclamant hautement pour son harem le pas sur ceux de ses rivaux. Tout finissait cependant par s'arranger et, en cinq ou six voyages de l'ascenseur, toute la basse-cour était hissée ã la terrasse où un assemblage de quelques planches lui servait d'abri pour la nuit. Pen-dant quelques temps, le coucher des poules de la Gallega fut une distraction fort goûtée des Casablancais.

La colonie européenne

Casablanca était le siège de quatre consulats : ceux de France, d`Espagne, de Grande-Bretagne, d'Allemagne et de dix vice-consulats et agences consulaires : Italie, Portugal, Belgique, Pays-Bas, Autriche-Hongrie, Suède et Norvège, Danemark, Grèce, États-Unis et Brésil, dont les pavillons multicolores servaient à la ville de parure dominicale.

Pour les Marocains, les Européens se divisaient en rois catégories : le bachadour (ambassadeur, ministre) qui menait à Tanger une vie fastueuse et avait le pouvoir de faire venir une frégate armée de nombreux canons pour appuyer les réclamations de ses ressortissants ; puis, dans les autres villes de la côte, le konsou (consul ou agent consulaire), chef des chrétiens de "sa tribu", dispensateur de cartes de protection ; enfin le tajer (négociant im-portateur et exportateur), protecteur possible contre les abus de pouvoir des autorités chérifiennes ; tous étaient détenteurs de certains privilèges que l'indigène pouvait espérer faire tourner à son profit. Il en résultait que l'Européen jouissait d'une certaine considération; et si on ne l'appelait jamais "Sidi", ce terme impliquant la subordination à celui auquel on l'applique et un respect qu'un croyant ne pouvait accorder à un infidèle, le titre de "tajer" (négociant) dont on le saluait avait fini par devenir une véritable marque de déférence.

Beaucoup d'Européens, ceux notamment dont le nom patronymique était d'une prononciation difficile, n'étaient connus que sous leur prénom parfois assez bizarrement estropié, précédé du titre tajer. Nous avons connu un 'tajer Bibi (Pepe pour José), un tajer Bousbir (Prosper), un rajer Bidrou (Pedro), etc. D'autres, dont l'aspect ou l'allure frappait les indigènes, avaient reçu d*eux des surnoms révélant généralement un sens aigu de l'observation. C'est ainsi que tel européen, doté d'un nez plutôt long et d'une paire de jambes maigres à la démarche saccadée, était connu sous le sobriquet d'El-Bellarj (la cigogne) ; tel autre devait à sa corpulence, à sa grosse tète, à ses membres courts et à ses bésicles, le surnom d'El-Mouka (le hibou) ; un autre encore, trapu, hirsute, grognon, la tète dans les épaules, s'appelait Hallouf el-ghaba (le sanglier). Telle dame, grande, à 1'air dédaigneux, très myope et qui allongeait le cou pour reconnaître les passants, avait reçu le nom peu flatteur mais nullement péjoratif d'En-Naga (la chamelle) ; telle autre encore, celui, plus gracieux, d'EI-Mlouya (l'onduleuse).

Outre les trois catégories d'Européens mentionnées plus haut, le Marocain connaissait encore quelques échantillons du tchib, espèce de sorcier guérisseur, et du padre franciscain espagnol, sorte de marabout chrétien. De notre prolétariat, il ne connaissait encore que les artisans ou maraîchers espagnols et quelques échappés des presidios avec lesquels il faisait généralement assez bon ménage.

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* Cet extrait du livre Casablanca et les Chaouia en 1900 (Presses des Imprimeries réunies de la Vigie marocaine et du Petit Marocain, 1935) a été publié dans la revue généalogie Algérie Maroc Tunisie 35-troisième trimestre 1991.
Rappelons que le docteur Frédéric Weisgerber est né le 30 mars 1868, à Sainte-Marie-aux-Mines, Haut-Rhin. Il décède le 28 décembre 1946, à Rabat.
 

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